Chronique

Croisade contre le bruit

Les boules Quies ont eu 100 ans en 2018. Inventées par le pharmacien Joseph Moreau, elles s’écouleraient à 60 millions d’exemplaires chaque année depuis un siècle.
L’entreprise familiale, qui les fabrique depuis toujours, garantit qu’elles assurent 27 dB de nuisances sonores en moins, ce qui se rapproche de la performance acoustique d’un double vitrage phonique de base, accessoire également définitivement indispensable pour se prémunir de la musique (ou ce qui leur en tient lieu d’être) chez les voisins. Pour l’instant, je me contente de «mousse confort» qui revendiquent pouvoir arrêter 35 dB de bruits parasites indésirables.

Hauts-parleurs branchés sur les trottoirs, carnaval de vuvuzéla sur la voie publique, subwoofers monstrueux déclenchés dans les embouteillages : qui en autorise l’importation, qui en permet la vente, qui en réglemente l’usage ?

Quand on est citadin de grand-père en petit-fils, on est programmé pour le brouhaha des villes. On s’y habitue tellement que l’on se rassure même à entendre la circulation automobile reprendre son murmure vers 4 heures 30 du matin. Mais, c’est avant que les scooters ne se mettent à pétarader de leur faible cylindrée geignarde. Avant que des policiers ne sifflent hystériquement pour go-stopper des automobilistes trop obtus pour accepter de passer en alternance. Avant qu’une machine-outil ne se mette à gronder dans un quartier résidentiel.

Il y a près de 25 ans, la cloche de l’église de Soanierana m’était tombée sur la tête. Et encore, à l’époque, il s’agissait d’une cloche authentique, en fonte, avec le beau timbre caractéristique des angélus de notre enfance. Rien à voir avec les carillons électroniques actuelles, de nombre d’églises catholiques, qui produisent un son cauchemardesque qui fait hurler les chiens à l’ouïe sensible.
Le muezzin de la mosquée d’Ambatonakanga, avec cette voix nasillarde et totalement incompréhensible mais délibérément réglée sur le volume maximal, arrose régulièrement le quartier de son prêche inintelligible à l’insu du plein gré des riverains. Agression caractérisée également les hurlements démentiels, quelque part dans Mahamasina, du pasteur d’une secte évangélique (ou apocalyptique ou qu’importe d’autre) qui n’a renoncé à chasser le «demony» qu’à 20 heures, limite du tapage nocturne.

Ayant grandi dans le voisinage direct d’une église catholique, et scolarisé dix ans chez les Jésuites, je puis témoigner de la décadence musicale des cantiques vaticanesques. Le rituel liturgique devient une kermesse foraine avec ses vivats, ses effets de synthé, ses battements de rythme. C’est là l’inculturation au tempo tropical, au sens du rythme sub-saharien. Du temps de Jean-Paul II, un symposium épiscopal, quelque part, a décrété que cette «joie» désordonnée et tapageuse était le «vrai visage» de l’africanité dans l’Église. Quid de Madagascar qui est une île ? Cujus regio, ejus religio : les évêques de céans ont oublié notre exception culturelle, qui est d’abord géographique, une région à part, avec déjà son archipel de particularismes.
La Croisade contre le bruit «sans nécessité ou par manque de précaution» devient enjeu de Civilisation. Par l’énervement et le stress qu’il engendre, le bruit représente clairement une menace contre «le moral de la nation». Quelle production, quel développement, quelle Renaissance, attendre d’une population soumise à la torture continuelle du tapage permanent, traumatisée par le vacarme incessant, ballottée de charivari en hourvari.

Qu’une Loi fixe les principes de la lutte contre le bruit : ultime cocasserie quand on se souvient dans quel tintement de casseroles les députés avaient fait campagne. Que des décrets organisent les modalités de la lutte contre le bruit, si tant est que tout le monde est convaincu de sa nocivité. Mais, surtout, il faut commencer par l’éducation civique contre le bruit : à l’école, préparer la nouvelle génération d’un peuple qui murmure (cf. Chronique VANF, 1er février 2018).

La Boule Quies avait été inventée en France en 1918. Il aura fallu cependant au Gouvernement français attendre soixante-dix ans et un décret de mai 1988 pour réglementer le bruit de voisinage. À ce bruit, ce vacarme, ce tapage, nous autres serions tous fous dans soixante-dix ans.

 

Commenter

Ce formulaire recueille votre nom et adresse e-mail afin que nous puissions valider votre commentaire. Veuillez consulter notre politique de confidentalité afin de prendre connaissance sur la façon dont nous protégeons vos informations.
Je consens à ce que L'Express de Madagascar collecte mon nom et email..

Cliquez pour commenter