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Chronique

Il était une fois le 13 mai 1972

«Ni Iavoloha, ni 13 mai» était le titre d’un article que j’avais publié dans Madagascar Tribune, le 12 août 1991. À l’époque, dix-neuf ans après 1972, le 13 mai était déjà un générique, une place. Un concept ?

Je ne pensais pas qu’un jour, on commémorerait le «13 mai 1972». Justement, lors d’un récent (13 avril 2022) colloque organisé à l’INALCO (Paris), Françoise Raison et Solofo Randrianja avaient parlé de «présence mémorielle fragile» en ce que les «journées révolutionnaires» ne furent pas commémorées. Mais, on dirait que pour le cinquantième d’un «13 mai 1972», qui ne fut d’ailleurs pas l’évènement d’un seul jour, les rescapés se soient donnés le mot pour parler d’un temps que les moins de vingt ans en 1972 ne pouvaient pas connaître.

C’est mon cas. Et j’aurai longtemps associé le «13 mai 1972» à la chienlit que les politiciens de 1991, 2002, 2009 ou 2018, auront fait de la «Place du 13 mai». Mea culpa. De trop nombreux reproches concordent pour que j’en fasse fi. Il y avait un idéal de liberté individuelle, une exigence de réelle indépendance pour le pays, un rêve juvénile de changer le monde.

«Marx, Mao, Marcuse !». Herbert Marcuse, Max Horkheimer, Theodor Adorno : les noms des philosophes de l’École de Francfort, confrontés à l’adhésion de masse aux dictatures autoritaires des années trente, resteront associés au «Making Of» intellectuel des mouvements de protestation des années soixante.

Partout où les idées pouvaient circuler sans frontières, la jeunesse contestataire de tous les pays était contre l’auto­rité, de la police et de l’armée, de la famille, de l’église, de l’entreprise, du parti. Également anti-capitaliste et pourfendeuse de la société de consommation, elle était en quête de styles de vie alternatifs et de toutes les libertés. D’où la devise «il est interdit d’interdire».

Il serait intéressant d’étudier à quel point l’effervescence des années 1960 sur les campus américains ou la violence du mai 1968 français avaient pu influencer, ou pas du tout, le mai 1972 malgache. Selon les (jeunes) acteurs du mai 1972 malgache, leur forme de marxisme était finalement imprégnée d’idéologie chrétienne, la catégorie stigmatisée des «madinika» symbolisant les sans voix, exclus de la répartition équitable et privés de respect. Cette jeunesse-là avait voulu changer le monde, vaste programme souvent exposé à la désillusion.

Il faudrait également situer le «13 mai 1972» dans le pro­longement des formes anciennes de nationalisme : politique avec Ranavalona 1ère (1828-1861) et son refus de la religion des Vazaha ; les Menalamba (1896) contre l’occupation française ; le vote MDRM (1946-1947) et les partis du Congrès de l’indépendance (1958) ; littéraire avec le mouvement «mitady ny very» (J.-J. Rabearivelo, 1932) ou l’encyclopédie «Firaketana» (1937) des choses, des figures, des lieux malgaches ; intellectuel et associatif avec le V.V.S. (1913-1915) ou l’AEOM (1932)…

Une certaine idée de la malgachisation traverse, à des degrés divers, chacune de ces protestations, revendications et affirmation de soi. «Fanagasiana», le livre slogan de E.D. Andriamalala sortira en 1975, mais «fanagasiana» était finalement le maître-mot du «mai 1972» avant que son appli­- cation, pour le moins improvisée, plus passionnellement idéologique que rigoureusement méthodique, n’en fasse la caricature générique des années 1972-1980.

«La malgachisation et la démocratisation de l’enseignement» fut le thème d’un séminaire organisé à Antsirabe en mars-avril 1968. «Fanagasiana», c’était également la petite révolution au sein de l’association universitaire ATAUM qui, cette année là, 1969, allait commémorer le 29 mars 1947. Du répertoire des «Solofo lian-kanto», issus de l’ATAUM, les vieilles chansons des années 1930 allaient s’imposer comme label d’une authen­ticité beaucoup empreinte de nostalgie de chaque «vraie» rencontre malgache.

Bekoto, du groupe Mahaleo, qui avait participé au colloque de l’INALCO, explique comment sa chanson «Lendrema» (1973) est caractéristique de «l’atmosphère» de cette époque. Je me demande également comment participe de cette «psychologie» la consécration officieuse de «hymne» comme «Madagasikara Tanindrazanay» ou «Zanahary ô tahio». Voire le «Raha manadino anao ry Gasikara Tanindrazako» de la diaspora protestante, me dit un vieil ami : un poème de Richard Andriamanjato inspiré des Psaumes (137, 5-6), à l’instar du FF63.

Richard Andriamanjato, outre son rôle à la tête du parti AKFM («Ho tonga anie ny Fahafahana»), demeura cinquante ans le pasteur titulaire du temple d’Ambohitantely, exactement comme le fut avant lui le pasteur Ravelojaona auquel il avait succédé.

Large panorama de figures et de faits qui peuvent aider à comprendre la genèse de «mai 1972», mais n’expliquent pas toujours pourquoi l’esprit fut dévoyé. Le 13 mai 1972 ne fut pas que le 13 mai. Et ce mai 1972 ne fut pas que l’incendie de l’Hôtel de Ville à Analakely. Fâcheux précédent tout de même, à l’origine d’une jurisprudence de pyromanies : le palais d’Andafiavaratra (1976), le Rova d’Antananarivo (1995), la Radio nationale (2009).

13 mai 1972 : une date, une place, les rêves de toute une génération. Beaucoup d’illusions perdues. Et quelques ruines.

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