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13 Mai 1972 – 50 ans de débats, de frustrations et d’héritages

Le  13 mai  1972, l’Hôtel  de Ville  fut  incendié par  les manifestants.

Les « Événements de mai 1972 », dont le cinquantième anniversaire est commémoré cette semaine à travers différentes activités, tables rondes, témoignages, prestations musicales, exposition photos…, demeurent l’une des principales pages marquantes de l’histoire contemporaine de Madagascar.

Les « Événements de mai 1972 », dont le cinquantième anniversaire est commémoré cette semaine à travers différentes activités, tables rondes, témoignages, prestations musicales, exposition photos…, demeurent l’une des principales pages marquantes de l’histoire contemporaine de Madagascar.

Ils sont encore nombreux les lycéens, les étudiants et les travailleurs de l’époque, à pouvoir témoigner pourquoi et comment ils avaient choisi de prendre la rue pour braver le pouvoir et l’ordre établis. « Nos valeureux soixante-douzards », comme les appelle l’historien Rémi Rahajarizafy, qui avaient osé faire fi des Mas 36 et autres gaz lacrymogène de l’armée, des fusils mitrailleurs des FRS (Forces Républicaines de Sécurité) ou encore des lance-eaux des sapeurs-pompiers.

Ils avaient nourri les rêves les plus fous pour en finir avec le néocolonialisme culturel et la mainmise économique de la France, pour bénéficier enfin d’un système d’enseignement à la hauteur de leurs attentes, pour que chacun puisse avoir un emploi rémunéré à sa juste mesure et pour que la trajectoire de développement de leur île bien-aimée tienne compte des aspirations de la base, réduise le fossé entre la bourgeoisie et le prolétariat. En ce temps-là, on ne parlait pas encore de développement inclusif.

Mai 72, c’était donc la Révolution. L’esplanade de l’Hôtel de Ville va être baptisée la « Place du 13 mai ». L’espoir d’un lendemain enchanteur était, sur l’air des lampions, dans toutes les têtes. La suite on la connaît. 50 ans après, les préoccupations des Malgaches demeurent les mêmes. Certains n’hésitent pas à parler de « syndrome de mai 1972 », notamment ceux qui soutiennent que la rue n’est jamais une solution. D’autres évoquent un processus qui n’est pas encore à son terme et qui, de ce fait, réservera encore une multitude de surprises…

Retour aux sources

Pour ceux qui ont déjà oublié, et surtout pour ceux qui n’étaient pas encore nés, il n’est pas inutile de rappeler que les événements de mai 1972 ont été motivés par des frustrations qui ont pris une certaine ampleur dès le milieu des années 1960. Certaines voix avaient commencé à s’élever face à « la domination outrageuse » du parti présidentiel PSD (Parti Social Démocrate), confirmée par les législatives de 1965. Trois ans après, le mai 68 français va donner des idées plus claires à ceux qui avaient en tête de renverser la table… Puis, dans le Sud, des manifestations éclatent entre le 31 mars et le 3 avril 1971 sous le leadership du parti Madagasikara otronin’ny Malagasy (Monima ). Elles seront réprimées violemment. En décembre de la même année débutent les actions de revendication à l’internat de l’école de Médecine de Befelatanana. La victoire de Philibert Tsiranana (99,7% des voix), quelques mois après, sera la goutte d’eau qui fera déborder le vase.

Le 11 mars 1972, estimant que la grève des étudiants en médecine cons ti tue une menace à l’ordre public, le préfet de la capitale donne l’ordre de fermer l’école. Moins d’une semaine plus tard, les groupements d’étudiants et le Syndicat des enseignants et chercheurs de l’enseignement supérieur décident de soutenir publiquement les élèves médecins. Des mouvements de solidarité avec ces derniers sont organisés à Antananarivo et, à travers des tracts, les revendications des élèves du secondaire et des étudiants d’Ankatso font aussi leur apparition. Sans oublier l’exigence de réviser les accords de coopération avec la France.

Le 29 avril, 5 jours après la dissolution par les autorités de l’association des étudiants en médecine et à l’avant-veille de la prestation de serment du président de la République, le campus d’Ambohitsaina rassemble des dizaines de milliers de grévistes issus de plus de 90 établissements publics et privés. Dans les provinces, de Toamasina à Fianarantsoa en passant par Mananjary, le mouvement prend aussi de la force. Le 6 mai, les jeunes défilent par milliers à Antananarivo et les autorités annoncent, trois jours après, des mesures très critiquées pour mettre fin à la grève.

Le vendredi 12 mai, malgré la promesse faite par le Président Tsiranana, depuis Ranomafana, d’engager des réformes majeures après la révision programmée de la Constitution, les représentants des organisations qui mènent la grève donnent rendez-vous à tout le monde le 13 samedi mai, sur l’Avenue de l’Indépendance. Mais, entretemps, les FRS organisent une rafle et envoient à Nosy Lava près de 400 étudiants dont les principaux leaders du mouvement.

Ils y étaient et en parlent

Le « jour J », les manifestants investissent dès le matin la future « Place du 13 mai » déjà quadrillée par les forces de l’ordre. En réponse aux injonctions musclées de ces dernières de quitter les lieux, les grévistes mettent le feu à un véhicule de la police. Tout va dégénérer par la suite, faisant de nombreux morts et blessés de part et d’autre. Dans l’après-midi, les parents d’élèves effectuent une marche silencieuse dans le but de discuter avec les responsables publics, mais seront accueillis par des tirs. En début de soirée, la situation se dégrade encore avec l’entrée en scène des casseurs et des pilleurs. La chasse aux FRS se poursuit et l’intervention radiodiffusée du chef de l’État, menaçant de tuer « 100, 1000 » manifestants, ne fera qu’envenimer une situation déjà chaotique. Le lendemain, des centaines de jeunes attaquent l’Hôtel de Ville avant d’y mettre le feu. Le jeudi 18 mai, le Général Gabriel Ramanantsoa, nommé Premier ministre, reçoit les pleins pouvoirs du président de la République.

Des figures bien connues du monde artistique, politique, universitaire ou encore syndical sont encore là pour raconter à leur manière ce qu’ils ont vu et vécu lors des événements de mai 1972. Pour Bebey du groupe Lôlô sy Ny Tariny, ses compagnons de lycée et lui voulaient avant tout l’avènement de la malgachisation. Bekoto du groupe Mahaleo évoque, pour sa part, une grande soif de retrouver une identité perdue. Et les événements ont été pour les jeunes artistes comme lui une occasion de se révéler tout en revendiquant. Ils sont d’ailleurs nombreux, les artistes, qui prendront le micro ce vendredi 13 mai pour narrer, discuter et performer…

Georges Alexandre Andriantsilavo, membre du bureau de l’Association des étudiants en médecine (AEMP) de l’époque, rappelle que les revendications initiales des étudiants étaient, pour ainsi dire, basiques: nourritures, soins, conditions d’hébergement, bourses académiques décentes, fusion des deux établissements de Befelatanana et d’Ankatso … Mais la réaction des dirigeants avait donné une toute autre tournure au mouvement qui allait aussi être celui des politiciens.

Rémi Rahajarizafy, journaliste doyen, historien et auteur de l’ouvrage intitulé «13 mai 1972», soutient, de son côté, que parallèlement aux « causes immédiates » de la révolte, il ne faut pas oublier la question de l’usure du pouvoir et les querelles intestines au sein du gouvernement PSD qui ont amené notamment à l’arrestation du « gauchiste » André Resampa en juin 1971. Un gouvernement qui va « accumuler les dénégations » car « dépassé par les événements et embourbé dans une politique de propagande ethniciste ». Un point de vue partagé par l’historienne Lucile Rabearimanana qui ajoute que le régime d’alors péchait par « une absence de démocratie et l’administration locale multipliait les violences et les abus ».

L’éditorialiste Rao to Randriamanambe, qui a piloté la réalisation du cahier spécial « 13 mai 1972 – 13 mai 2022 » de la revue Politika, juge que le « 13 mai » aurait pu engendrer un Madagascar plus prospère et plus égalitaire, mais après moult espoirs déçus, « il n’a fait que précipiter la dépendance extérieure de la Grande Ile ». Pour les moins pessimistes, comme Dama du groupe Mahaleo, les leçons et les héritages de ce mouvement sont là pour pousser les jeunes d’aujourd’hui à aller de l’avant pour changer et transformer le pays. « Nous croyons qu’ils s’en sortiront, que Madagascar s’en sortira », conclut l’auteur d’Ambohikobaka.

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