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Opinions Texto de Ravel

Dans l’âme de nos semblables

DÈS les premiers pas allant vers le portail central, une houle d’émotions envahit d’une manière très brutale tous nos sens. C’est comme si les âmes de ceux qui sont détenus derrière cette porte s’y agglutinent pour espérer sortir et recouvrer la liberté. Ce sentiment inexplicable qui happe et rappelle l’endroit où nous mettons les pieds : nous sommes en prison.

Un bruit sourd de claquement de fer, brutal qui fait peur. Des voix au loin, comme tout proche, graves et lourds. Et puis, les cris qui ordonnent l’ouverture du passage. On attend et puis, un pas dans un monde parallèle. Insalubre, désordonné, d’une extrême pauvreté. Pourtant il y a cinq ans de cela, dans le même endroit, il subsistait une once de dignité. Oui, voilà le mot qui est revenu encore et encore dans la tête, dans la bouche et surtout dans l’esprit tout au long de la visite. Dignité !

Nous marchons vers le premier quartier. À notre droite, la partie où l’on « cuisine » avec ces grandes marmites noircies par la crasse. Le sol est craquelé, boueux d’une terre noire avec des détritus. Le canal d’évacuation d’eau est nauséabond et reste béant alors que sont posés à même le sol ces tas de maniocs secs qui feront office de « nourriture » de la journée ou peut-être demain. Pourtant, à en croire les fonds de marmites non nettoyés, il n’y a pas eu de changement de « carte du chef ».

On entre dans le premier quartier et là, j’ai eu honte. J’ai eu honte de voir ce que j’ai vu : un entassement inhumain et inexplicable d’êtres humains. Des torses nus presque squelettiques accroupis par terre pour nous recevoir le temps de quelques explications. Des jeunes, des vieux entassés les uns sur les autres dans une cour d’une centaine de mètres carrés. Sur le mur d’à côté, à travers une toute petite fenêtre, deux têtes qui sortent à peine pour voir ce qui se passe. Le procureur explique d’une voix grave notre venue. Il pose quelques questions. On sent une certaine discipline, du respect. On passe d’un quartier à un autre. Et à chaque fois, tous les détenus sont accroupis au sol, on nous reçoit avec des salutations en chœur. « À la une, deux, trois : manao ahoana tompoko o ! ». Dignité !

Le quartier des mineurs est plus paisible mais toujours mal entretenu. Le procureur demande combien sont ici depuis plus de six mois, trois mois etc. Il demande à ceux qui n’ont pas encore été jugés de lever la main. Et là, le choc : presque la majorité d’entre eux attend toujours un jugement. L’un d’eux nous confie qu’il est là depuis un an et un mois, mais il n’a pas encore été jugé.

Nous visitons le quartier des femmes et bis repetita. Elles sont entassées les unes sur les autres. Les jeunes filles n’ayant pas encore eu de jugement sont agglutinées aux autres plus âgées, récidivistes. Les bébés purgent les peines avec leurs mères dans des conditions d’extrême précarité.

Finalement, nous entrons dans le quartier le plus peuplé, surpeuplé. Des hommes entassés à perte de vue. Il n’y a pas un centimètre de libre au point d’en avoir la nausée. Le mot, ce fameux mot qui revient et qui revient toujours et encore dans ma tête : dignité !

Dignité où es-tu ? C’est en nos âmes et en l’âme de nos semblables que nous semons le verbe. La dignité est le dernier rempart pour tout être humain. Il est du devoir de l’humain en nous de veiller à ce que ce « verbe » de la dignité ait toujours un sens. Il est de la responsabilité des institutions de garantir dans les verbes autant que dans l’action et les finances cette dignité humaine pour tous et notamment pour les détenus.

Il y a tellement de gâchis de vies gâchées dans les prisons à Madagascar.

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