Chronique

Chronique de VANF : Men, Pierrot Men

Pierrot Men expose à Saint-Germain, Paris (Galerie Lee, 9 rue Visconti, Paris 6ème, du 6 au 23 novembre 2019)…Le photographe voyage bien : Institut Français de Düsseldorf (mai-juin 2019), Musée du Quai Branly (septembre 2018 à janvier 2019), Alliance Française de Tamatave (juin-juillet 2018), Institut Français de Madagascar (juin-juillet 2017), Cité des Arts Saint-Denis de La Réunion (octobre-novembre 2016), Centre Culturel de Brasschaat Belgique (avril 2016), Centre culturel de Bosuil Belgique (décembre 2012), Instituto Francés Valencia (octobre-novembre 2012)…

Sur le mode «si tu ne viens pas au beau, le beau ira à toi», on attend toujours la librairie malgache, la bibliothèque malgache, l’université malgache, l’ancienne salle de cinéma avant qu’elle ne soit transformée en temple évangélique, le temple mémoriel du XIXème siècle, qui rende régulièrement accessibles l’art et le beau. Énième regret de l’absence de site dédié à décentraliser et vulgariser l’art, dans chaque ville de Madagascar.

Mine de rien, même faisant confiance à l’instantané, Pierrot Men est cet arpenteur infatigable du moindre pixel quotidien, un observateur patient du fait et geste décalé, l’oeil averti qui regarde la banalité banalement normale d’un autre point de vue.

Son savoir-photo, c’est peut-être pour Pierrot Men de ne pas trop y réfléchir : «Réfléchir une image, dit-il, c’est risquer de la voir disparaître». Je me plais à imaginer le «Making Of» d’un chasseur à l’affût, armé de son Leica qu’il a gagné en Prix d’un concours photo à San Francisco.

Leica, une marque légendaire qui parle à un artiste confirmé comme au profane absolu que je suis. Leica, pour «Leitz Camera», conçu par Oskar Barnack (1879-1936), l’ingénieur qui, en 1914, a inventé l’appareil 35 mm : «caméra lilliputienne avec pélicule cinéma». Mais, la «LiliputKamera» n’aurait été rien sans l’objectif conçu par Max Berek (1886-1949). C’est cet ensemble abouti que Ernst Leitz (1871-1956) décida de produire en série et qui fut présenté à la Foire de Leipzig en 1925. Le Leica type M, et son boîtier oblong caractéristique au design épuré, est cet appareil photo léger à porter, simple à manipuler, robuste à l’usage : une fiabilité d’authentique Made in Germany. Tellement fiable que son propre succès avait failli provoquer sa perte à cause d’un faible taux de renouvellement : les Lécaïstes apprécient que les optiques des années 2010 puissent encore s’ajuster à un boîtier des années 1950s.

Le «Leica Hall of Fame» répertorie précisément les célébrités qui ont réalisé avec Leica des photos mondialement connues : Robert Capa (1913-1954), pseudonyme de Endre Ernö Friedmann, qui a immortalisé la «Mort d’un soldat républicain», prise sur le vif mais déjà mort, le 5 septembre 1936, pendant la guerre civile d’Espagne ; Evgueni Khaldei (1917-1997), photographe de l’Armée rouge, qui a organisé la mise en scène du drapeau soviétique frappé du marteau et de la faucille, hissé sur le Reichstag de Berlin, le 2 mai 1945 ; Alberto Korda (1928-2001), auteur de «El Guerillero heroico», la photo icônique de Che Guevara, imprimé sur des millions de tee-shirts, de casquettes et de murs, depuis le 5 mars 1960 ; Nick Ut, qui a réalisé la photo de la petite Vietnamienne Kim Phuc victime d’un bombardement au napalm : prise le 8 juin 1972, la photo sera couronnée du Prix Pulitzer 1973 avant que Facebook ne prétende la retirer pour nudité en septembre 2016.

La notoriété que Pierrot Men s’est construite pourrait lui ouvrir les portes du «Leica Hall of Fame». Sans qu’il claque la porte de sa simplicité naturelle, une star facilement accessible qui avoue candidement faire de la photo, «sans pouvoir dire, faute de mots exacts». Au Chroniqueur alors d’essayer de mettre des mots sur les photos du Maestro.

Pour en parler, il faut trier, dans un vaste catalogue, un échantillon représentatif. Passage en revue sommaire d’un talent qui devient vite signature d’un cliché à l’autre album : «Les couleurs de Madagascar», «Madagascar, fragments de vie», «La mer comme quotidien»…

Tout le monde fait des photos de baobab, mais Pierrot Men a attendu que des jeunes soient juchés au sommet d’un tronc marcotte accessoire au principal dont le diamètre de plusieurs mètres interdit l’escalade. Personne n’aurait non plus remarqué ce poster de Jésus si Pierrot Men ne l’avait pas englobé dans le même plan que quatre bouteilles de THB sur une étagère : l’épicier aurait sans doute espéré que la bière se multipliât…

Une banale séance de travail devient une «série» : briqueterie artisanale, transport de foin, retour de pêche. Soatanàna constitue une série à elle seule : Soatanàna et ses longues processions de lamba blanc vers un lointain clocher perdu dans les brumes du noir et blanc. Soatanàna et la corolle des chapeaux paille sur toge blanche : sous la rabane, les conciliabules. Dans sa série «Rizières», comment ne pas penser à une piscine à débordement quand le funambule sur la diguette semble suspendu au-dessus d’un vide qui plonge sur des rizières en terrasses type Ifugao chez les Batad des Philippines : ou quand l’horizon est la limite de ma rizière…

Ces sept gamins «accordés» sur les deux lignes d’un garde-fou ne sont pas sans rappeler les virgules des notes sur une partition ou les oiseaux alignés en do-re-mi sur les fils électriques de nos modernes villes. Et donc, quand Pierrot Men shoote ce passager sur le toit d’un wagon, il a bien fallu qu’il grimpe lui-même là-haut : Making of.
Cette jeune fille aux seins nus, courant sur une plage, les deux pieds décollés en une foulée légère, traînant derrière elle un filet dont le vaporeux évoquerait plutôt le fin voile dont elle a oublié de se couvrir… Est-ce la même qu’on retrouve quelques clichés plus loin, affrontant effrontément le regard Leica du photographe…Et toujours elle qui se laisse suggérer derrière la transparence du voile de tantôt…

Et où chemine-t-il donc cet enfant, inséparable de son doudou, solitaire et déterminé mais minuscule dans l’immensité d’une route nationale interminablement rectiligne qui se perd vers l’infini. Et au-delà…

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