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Chronique

Guy Ratrimoarivony, «La juste appréciation»

Guy Ratrimoarivony était le plus ancien dans le grade le plus élevé, avant son départ à la retraite, ce 17 novembre 2004. Le jour de ses soixante ans. Celui qui fut Secrétaire général du Ministère de la Défense (1989 à 1992) et Secrétaire général du même ministère rebaptisé des Forces armées (1992 à 1994), m’avait alors accordé une interview (supplément à L’Express de Madagascar du 17 novembre 2004).

En 2004, le général de corps d’armée Guy Ratrimoarivony estimait les effectifs de l’Armée malgache à 14800 hommes: «Une petite division» avais-je alors ironisé.

VANF : On se moque volontiers de l’Armée malgache où les généraux seraient bientôt plus nombreux que la troupe. Le «ventre mou» des capitaines est devenu un double menton de lieutenants-colonels et de colonels : comment peut-on gérer ces «cinq boutons» qui attendent leurs étoiles de général?

RATRIMOG : C’est tout le problème de l’Armée. C’est vraiment le grand, grand, problème de l’Armée. C’est malheureux à dire, mais on avait recruté trop d’officiers. À l’Académie Militaire, on avait des promotions de 150 à 200. Vers 1986, j’avais fait une conférence au Comité Militaire pour le Développement et j’avais signalé que, dans quatre-cinq ans, on allait avoir des problèmes avec les capitaines parce qu’il y en avait trop. Malheureusement, c’était arrivé en 1991. Les échauffourées sur l’axe Est, parce qu’il y avait déjà des barrages militaires, ont été le fait de jeunes capitaines intégrés dans un cadre, je dirais politique, puisque une grosse partie des recrutements d’élèves officiers, à l’époque des promotions de 150, était sponsorisée par les différents partis. On avait des «listes complémentaires», plusieurs «listes complémentaires», ce qui montrait qu’il y avait des interventions entretemps.

1980-2022 : il y a quarante ans, les partis politiques dictaient donc leur quota. Sans idéologie mais très vénale, notre époque laisse à la corruption l’insertion de listes additives, comme ce fut, par exemple, le cas des quatre-vingt élèves gendarmes rajoutés en 2015. Notons qu’au concours ACMIL 2019, ils n’étaient «que» soixante-douze élèves-officiers d’active à recruter. Et, en janvier 2022, elles étaient huit candidates admissibles au concours de recrutement, au titre de la XLVème promotion de l’Académie militaire.

«Dans une structure pyramidale normale, militaire, poursuivait Guy Ratrimoarivony, on ne peut pas faire passer tout le monde général». Lui même comptait quarante et un ans de service, dont deux ans comme sous-officier, et six ans de port du grade de colonel avant d’accéder au «Graal» de général de brigade. À 48 ans et après trente ans de carrière: la norme normale ?

Pour essayer d’amaigrir le «ventre mou» de l’Armée, Guy Ratrimoarivony avait proposé de «revoir complètement les structures de l’Armée, faire une projection pour rétablir une pyramide normale, en écrêtant ce qui pouvait l’être, en mettant des incitations au départ quitte également à recycler certains officiers dans des administrations ou en motivant les départs par l’octroi d’un pécule». Problèmes qualitatifs, parce que quantitatifs, toujours à l’ordre du jour après 1991, 2002 et 2009.

Mesuré en paroles, Guy Ratrimoarivony avait quelques idées fortes qui ne semblent pas périmées : démilitarisation du Ministère de la Défense («Au risque de gêner certains de mes collègues, je crois qu’un des grands problèmes de l’Armée, c’est justement parce qu’on a mis des militaires à la tête du ministère»), féminisation («l’armée malgache a été l’une des dernières, même au niveau national, à intégrer la féminisation dans les corps professionnels»), mais surtout «civisation» (= rendre civil) de la Défense («Mon dada, c’est de faire passer cette culture de défense auprès des civils. Je le dis, la défense appartient aux civils, pas aux militaires. Nous ne sommes qu’un élément parmi tant d’autres pour assurer la défense, peut-être un élément important puisqu’on est le dernier rempart, mais la défense appartient nettement aux civils et aux politiques (…) conseil supérieur de défense, comité interministériel de défense. C’est à ce niveau-là que se passe vraiment la défense pour que tous les ministères soient impliqués»).

D’une famille catholique, Guy-René-Marie-Jules Ratrimoarivony fit une partie de sa scolarité à Saint-Michel (1957 à 1963) avant d’être élu président de l’Association des Anciens du Collège (2005 à 2010), sans d’ailleurs que le passage d’un Initié à ce poste, profane les valeurs partagées, comme avaient pu craindre les Jésuites. Ce collège des Jésuites à Amparibe a longtemps été un «collège des garçons». Les filles y seront admises pour la première fois, en septembre 1966, et uniquement en classes Terminales. Leur présence sera progressivement étendue (Seconde et Première, octobre 1970), la Sixième (2013-2014), pour enfin gagner les petites classes. Dix ans avant la féminisation intégrale du collège Saint-Michel, nous avions également abordé la question: «Faut-il, dans ce collège des garçons, développer la mixité ?»

«Ça leur donnerait un peu plus de sens des nuances», s’amusa le militaire. «Au-delà de la boutade, je crois que le monde est fait de deux pôles, le masculin et le féminin, et tout le mouvement actuel, qui se dessine dans le monde, tend vers une «libération» de la femme pour qu’elle puisse assumer en tant qu’Homme, avec un grand H. Il faut aller dans le sens de l’histoire et ne pas revenir en arrière. Le fait d’être entre garçons a peut-être aiguisé nos frustrations quand on était au Collège, et je crois qu’il est bon que les enfants, dès le plus jeune âge, puissent saisir l’autre pôle autrement qu’à travers des frustrations».

Il aura méticuleusement amendé son curriculum vitae et l’avant-dernière mise à jour, 2017, le voit président d’honneur des descendants de Rasoarandrana et Ramahatra, ceux d’Ambatomanoina. Cette colline de l’Avaradrano abrite la tombe d e Rabodonandriantompo (arrière-petite-fille d’Andriambelomasina) qui mérite le nom de «ventre dynastique» : Ranavalona I était sa fille, Radama II, Rasoherina et Ranavalona II ses zafikely (cf. généalogie simplifiée des alliances tananariviennes, L’Express de Madagascar du 17 novembre 2004).

Guy Ratrimoarivony s’était impliqué dans la protection et la valorisation des sites et monuments historiques (association Lova), dans la protection de l’environnement (association Vahatra et WWF), et la crise politique de 2009 le vit militer au sein de la société civile (CCOC). Le sentiment d’inachevé, et finalement son seul vrai regret, fut de n’avoir pas commandé sa chère Gendarmerie. Il n’aura donc jamais appartenu au cercle des sigles qui claquent : COMGN, CEMGAM, DGPN.

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