Histoire - Mantasoa, une grandeur éphémère


Ce petit site reposant à une soixantaine de kilomètres d’Antananarivo, n’a pas souvent eu les faveurs des Guides touristiques. Une édition de celui des Routards, par exemple, le trouvait juste bon pour « un petit weekend de rafraichissement ». Ce n’est pas loin de la vérité, au vu de la modeste envergure du Mantasoa d’aujourd’hui, malgré ses bois, ses villas enfouis, et la renommée de ses quelques très bonnes tables. Et pourtant du temps de son apogée, et grâce à ce Gascon touche-à-tout de Jean Laborde- dont le vrai prénom était… Jean-Baptiste -, des historiens qualifiaient Mantasoa comme « Le Creuzot de Madagascar », en se référant à cette ville métallurgique française, ou même d’une sorte de Versailles miniature où se retrouvait régulièrement la Cour pour passer du bon temps. Il est vrai que Clément, le fils de notre Jean-Baptiste, avait ramené de France les danses à la mode comme la polka, la warovicienne, ou le scottish. Même Ranavalona Ire, cette Caligula sanguinaire au féminin, s’amusait alors comme une collégienne. Les chrétiens pouvaient attendre pour être expédiés au paradis. Indissociable de la grande époque de Mantasoa, Jean Laborde fait entièrement partie de l’Histoire de Madagascar dont il fut le personnage auquel furent consacrés le plus d’écrits. Citons-en quelques-uns, dont le Jean Laborde et l’Océan Indien de Claudine Caillon-Fillet, Un voyage à Madagascar de Charles-Paul Brossard de Corvigny, La belle aventure du gascon Jean Laborde de Raymond Blin, Un Gascon à Madagascar de Rolland Barraux et Andriamampionona Razafindrabe, Jean Laborde vu par les témoins malgaches de Simon Ayache, et tant d’autres encore. Mais il fut aussi le plus controversé. Ramonja, un neveu de la Reine, le traitait d’être l’un des plus grands oppresseurs du pays à cause des travaux qu’il avait introduits. Et de poursuivre qu’il était aussi un criminel car « les canons sont faits pour tuer les gens et non pour les faire vivre ». Même parmi ses compatriotes, il ne faisait pas toujours l’unanimité. La Tribune de Madagascar, journal des colons, ironisait en 1935 sur ses exploits industriels : « Il n’est sûrement pas le seul Français à avoir pu faire ce qu’il a fait, avec à sa disposition 10 000 esclaves et sans avoir à trouver les sous pour le faire. » Un conservateur français du Rova parlait de Mantasoa comme d’un bagne où Laborde « régnait comme un pharaon ». Quant à Simon Ayache, il fait la différence entre « le Jean Laborde dont le souvenir flotte au Palais de la Reine et à Mantasoa, et le Jean Laborde superstar de l’historiographie officielle ». Le génial- quoiqu’on dise- Gascon s’installa à Mantasoa dans la vallée de la Varahina, car il ne trouvait ni la matière ni l’eau en quantité dont il avait besoin sur sa première implantation à Ilafy. Pour viabiliser le site auquel il donna le nom de « Soatsimanampiovana » ou la Beauté éternelle, il réalisa plusieurs grands travaux, dont une route reliant Mantasoa et la capitale qu’il prolongea par la suite jusqu’au port de Mahanoro, l’aménagement de 16 hectares de rizières pour nourrir ses ouvriers et visiteurs de marque, un système de captage d’eau pour alimenter deux réservoirs qu’il baptisa Lac Congrève et Lac Capitaine. Les ateliers furent répartis dans de grands bâtiments en pierre, dont le plus important était celui de la forge long de 57 mètres et avec des murs de plus d’un mètre d’épaisseur.

Un arsenal

La mission première de Mantasoa étant celle d’un arsenal fournissant canons, fusils, armes blanches, il a été nécessaire de construire un haut fourneau que Jean Chauvin décrit en ces termes : « Pour le construire, Jean Laborde s’inspira des cours de sidérurgie d’un professeur de Polytechnique. Ce monument constitue le plus beau témoignage de pierre des temps de la royauté malgache. Quel souci rare du Beau dans un ouvrage industriel ! » Le haut fourneau n’aurait en fait fonctionné qu’une fois, en raison des déficiences de son revêtement réfractaire. [caption id="attachment_103018" align="aligncenter" width="959"] Le tombeau de Jean Laborde à Mantasoa.[/caption]   Laborde dut recourir à des solutions de rechange, et le premier canon fut achevé le 12 juillet 1846. On lui donna le nom de Mamonjisoa. Mais Mantasoa n’était pas que militaire, puisqu’il y fut implanté plus d’une quinzaine d’industries principalement pour le marché de la capitale et les besoins de la Cour. L’éventail allait de la papeterie utilisant du « zozoro » aux instruments de musique, en passant par le sucre cristallisé… Laborde édifia son tombeau un peu en contrebas de la résidence royale. Il s’inspira de l’architecture indienne, un souvenir certainement de son séjour dans ce pays où il vécut sa toute première aventure au bout du monde. Son frère ainé Jean-Louis, surnommé Cadet, fut le premier à y être inhumé. Dans l’enclos se trouvent les tombes de quelques membres de sa famille, ainsi que celles d’un de ses fidèles serviteurs surnommé Poucète, et de quelques militaires français. La dernière personne à y être enterrée fut Gaston Baranger, fondateur de l’Association des amis de Jean Laborde. Installé à Madagascar depuis 1951, il décéda le 27 mai 2000. [caption id="attachment_103019" align="aligncenter" width="826"] Une vue de la cité industrielle de Jean Laborde.[/caption] La grande époque de Mantasoa ne dura que deux décennies, Laborde ayant été accusé de tremper dans une conjuration visant à renverser Ranavalona. Condamné à mort, il vit sa peine commuée en expulsion, ce qui donna aux ouvriers libre cours pour saccager tout ce qui avait été réalisé. Ils voulaient, dit-on, se venger des conditions de travail proches de l’esclavagisme, mais n’osèrent pas toucher à sa maison. Laborde ne revint qu’à la mort de la Reine, mais il n’eut plus le cœur à reconstruire Mantasoa. Le docteur Auguste Vinson, membre de la délégation française au couronnement de Radama II et aïeul du musicien franco-malgache Jean-Claude Vinson, parle d’une ville fantôme : « Vous marchez sur une vraie nécropole, plus un seul habitant ! Les jolies maisonnettes sont sans toit. Mais cette ville vide est toujours pleine du génie de M. Laborde. » De passage en 1848, le docteur Lacaze déplore « la disparition de ce monument de l’intelligence ». Alfred Grandidier passa une journée entière à parcourir « avec le plus vif intérêt » les ruines de Mantasoa. En 1887, le missionnaire anglais Hewlet était partagé entre l’admiration et l’affliction : « Il est triste qu’un tel travail ait été arrêté, triste de marcher le long de chaussées désertes et à travers d’ateliers ruinés. Nulle part ailleurs on ne verra les produits de l’ingéniosité tomber aussi rapidement en ruine. » À méditer par les générations successives.
Plus récente Plus ancienne