Chronique

Leçons du passé

La peur du coronavirus ravive les souvenirs de la grippe espagnole qui, en 1918-1919, aurait fait 20 à 50 millions de morts sur un milliard de personnes contaminées. Le retour dans leur foyer des combattants de la guerre de 14-18 ne fut pas étranger à la propagation mondiale de la grippe espagnole.

Le 5 mars 1919, le paquebot «Madona», avec 1400 soldats réunionnais à son bord, quittait Marseille. Le bateau revenait de Dakar : à cette escale, il avait complété son lest par de la terre rouge prélevée à un cimetière où des Sénégalais avaient été enterrés après une épidémie. Le 27 mars, le «Madona» faisait escale à Diégo-Suarez et atteignait La Réunion, trois jours plus tard. Les dockers, et les prisonniers réquisitionnés, tombèrent malades dès manipulations du lest infecté : nausées, toux, crachats sanglants, difficultés respiratoires, courbatures, diarrhées, maux de tête, fièvre.

De cette grippe espagnole qui, de fin mars à mi-mai, fit 400 morts dans la ville du Port qui en comptait 3500, les autorités de Madagascar eurent vent dès le 9 avril. À cette époque, il y avait déjà 100 morts par jour à La Réunion mais le «Madona» appareilla néanmoins le 13 avril pour Diégo-Suarez : il y débarqua deux gendarmes qui moururent peu après. L’alarme est donnée le 19 avril 1919 et un cordon sanitaire décrété entre la province de Diégo-Suarez d’une part, la province de Vohémar et le district autonome d’Ambilobe d’autre part. À la Capitale, un témoignage dans les diaires des Jésuites de Saint-Michel, n’y fait pourtant qu’une allusion rapide : «À Pâques (mai 1919), une épidémie de grippe espagnole fait des ravages en villes. Ce n’est que le 22 juin que Tananarive est, à nouveau, déclaré indemne de l’épidémie». La grippe espagnole fit 21.000 morts en Imerina et 86.352 victimes dans tout Madagascar.

Un article (cf. Rasolofonirina N., Arch Inst Pasteur de Madagascar, 2003, 69 (1&2), pp.6-11) nous documente sur les épisodes de grippe survenus depuis l’apparition de cette maladie à Madagascar en juin-août 1890. À une époque où l’information continue et les réseaux sociaux n’existaient pas, la mémoire collective n’a pas été marquée par les chiffres, pourtant terribles, des morts : 10.000 morts en Imerina en 1893 ; 12% de mortalité parmi les 120.000 habitants du cercle Manjakandriana-Varahina-Andramasina en 1898 ; 25.000 morts pour l’épisode 1903 qui avait affecté, outre la Capitale, l’Angavo-Alaotra, l’Itasy, le Vakinankaratra, Ambositra, Fianarantsoa…

La province de Fianarantsoa est concernée à 85% par les 30.304 cas recensés en septembre 2002 (pour 754 morts). De 1975 à 2002, douze flambées épidémiques de grippe sont recensées… Ce ne fut pas que nous n’en sumes rien, mais la grippe, «maladie bénigne», peut facilement devenir banale : «tazon-dririnina» (fièvre de l’Imerina), «tazo fararano» (fièvre d’automne), «tazon-keniheny» (paludisme), «tazon’Avaradrano» (paludisme de 1878).

La grippe est considérée comme l’une des maladies les plus anciennement connues, sa première description datant de l’époque d’Hippocrate, le père de la médecine occidentale. Mais, depuis le Néolithique (8000 ans avant J.-C.), et le début de la domestication des animaux, la mutation des microbes aviaires ou mammifères en agents pathogènes humains est constante, faisant régulièrement apparaître de nouveaux virus inconnus : influenza est connu pour sa grande variabilité génétique, B ou C et A avec les sous-types HxNy…

Au 6 mars 2020, on compte 64.385 malades guéris du coronavirus (dont 60.096 en Chine), mais c’est le cap des 4000 morts franchi (le 10 mars 2020) qui impressionne. Quand, pour l’épisode 1934-1935 de grippe à Madagascar, on annonce 19.655 malades et 292 morts, cela signifie pourtant également que 13.363 personnes avaient guéri. On fait rarement cette lecture optimiste, sans doute parce qu’un décès humain, c’est déjà un décès de trop.

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