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Violence conjugale – Une victime parle de son enfer

Hanta Edmonde Ratsimandresy, assistante sociale qui accompagne des auteurs de la violence

Les violences basées sur le genre sont des faits de société qui font encore couler beaucoup d’encre. La société et la culture favorisent les faits.

Hanta Edmonde Ratsimandresy, assistante sociale qui accompagne des auteurs de la violence

Mirana rentre chez elle, samedi soir, les nœuds au ventre. C’est un mari, furieux et agressif, qui l’attend à la maison.
« J’ai peur de rentrer chez moi, car je ne sais pas comment mon mari va encore réagir en me voyant», raconte-t-elle, samedi, sur le chemin de sa maison. C’est la même émotion lorsqu’elle rentre chez elle, depuis quelques années, maintenant. Presque tous les soirs, le mari hurle sur sa femme et leurs enfants.
«Mes enfants et moi avons l’habitude de manger et de dormir très tôt. Parfois, nous faisons semblant de dormir. D’autres fois, je me cache dans une autre chambre, notre maison étant spacieuse. Car tant que je suis dans le champ de vision de mon mari, il crie contre moi», enchaîne la mère de famille.
Un problème de « dettes impayées » serait à la base de cette violence. Il aurait demandé de l’argent à sa société pour démarrer le projet de sa femme. Mais elle a du mal à rembourser. « Je reconnais mes erreurs, toutefois, il doit me comprendre et me soutenir», confesse-t-elle. Fanja Anselme Ranaivo, directeur de Programme de l’association Koloaina qui accompagne les auteurs des violences basées sur le genre à travers une cellule d’écoute, souligne, que « rien ne justifie la violence ».

Prendre la fuite
Mais pour le mari de Mirana, un rien le pousse à être violent, depuis ce problème. «On doit baisser au minimum le volume de la télévision lorsqu’il est à la maison pour l’entendre lorsqu’il appelle. Car lorsque je ne lui réponds pas tout de suite, il me frappe. Me faire tabasser est ce que je supporte le moins dans cette histoire. Je suis terrorisée, tout le temps qu’il est dans les parages, le matin, au réveil et le soir, en rentrant à la maison », poursuit-elle.
Il y a encore quelques jours, il l’aurait menacé à mort. «Il m’a dit : si tu ne trouves pas cet argent, on viendra m’arrêter, et je vais te poignarder avant ça car, de toute façon, je vais terminer en prison. » J’ai vraiment peur qu’il passe à l’acte », avoue-t-elle.
Mirana n’aurait jamais imaginé que son mariage allait connaître un tel fiasco. « Mon mari était un homme bien. Il a été très généreux. Et il continue à l’être avec les autres. Avec moi et nos enfants, il est ‘inhumain’ », déplore-t-elle. Il aurait complètement, abandonné son rôle de père, de chef de famille. «Il ne paie plus les frais de scolarité des enfants. Il ne nous donne plus à manger. Lorsque les enfants sont malades, il ne daigne pas les soigner. Ils doivent porter des lunettes, mais ils ne donnent pas l’argent pour en acheter. Lors du baptême des enfants, il n’a pas donné un sou, même pour l’achat de leurs vêtements. Alors qu’il a les moyens de partir en vacances et de faire ce qui lui plaît », regrette la mère de famille.
Les enfants sont les grandes victimes dans cette histoire. «Ils pleurent, chaque fois qu’ils nous voient nous disputer. Parfois, ils me disent : Allons prendre la fuite », raconte-t-elle. Malgré ces violences et la souffrance de ses enfants, Mirana n’envisage pas de quitter son mari et encore moins, de le dénoncer aux autorités compétentes. « Je fais cela pour protéger mes enfants et pour leur avenir. Je ne veux pas qu’ils changent d’école. Je suis consciente que c’est dur à supporter, mais je prie, chaque jour, pour que cela change », lance-t-elle avec beaucoup d’espoir.

Des auteurs accompagnés

La lutte contre la violence basée sur le genre change de tactique. Quelques associations, à l’instar de Koloaina, accompagnent des auteurs. « Depuis le mois de juin, nous avons commencé à écouter des hommes, auteurs de violence. Nous les aidons à faire ressortir ce qu’ils ont vécu dans leur passé, car beaucoup d’entre eux ont été également victimes de violence dans leur enfance. Cela pour les faire comprendre qu’ils sont aussi devenus « violents » et qu’ils enfreignent la loi », lance Hanta Edmonde Ratsimandresy, assistante sociale auprès de Koloaina. Elle avoue qu’accompagner les auteurs n’est pas une tâche facile. «Nous devons faire beaucoup attention à ce que nous leur disons. En plus, les hommes, de nature assez réservés, ne sont pas très bavards, ils n’aiment pas trop parler de leur vie et ils n’admettent pas qu’ils transgressent la loi », enchaine-t-elle. Actuellement, elle intervient auprès d’un homme qui userait de violences physique, psychique, sexuelle et économique sur sa femme. «En trois séances d’écoute, nous avons constaté une petite évolution dans le couple. Une communication commence à se faire au sein du couple. Le réel changement dépendra d’eux », conclut Hanta Edmonde Ratsimandresy.

Manque de volonté

Un homme qui bat une femme est un fait souvent accepté par la société

La volonté de l’État à éliminer la violence basée sur le genre (VBG) laisse à désirer. Bien qu’une stratégie nationale de lutte contre la VBG existe, il ne finance aucune des activités. Ce sont, en général, les partenaires qui fournissent les moyens pour la mise en œuvre de cette stratégie. «Notre département ne dispose d’aucun moyen. À part la plage horaire à la chaine nationale, pendant laquelle nous effectuons des sensibilisations, nous ne menons aucune activité. Tout le travail dépend des partenaires », confie une source auprès du ministère de la Population, de la protection sociale et de la promotion de la femme. De plus, les textes ne sont pas appliqués. Des auteurs de violence, même ceux qui ont tabassé à mort leurs femmes, sont « impunis », ou « échappent » à la condamnation à perpétuité, au bout de quelques années, comme en témoigne Alain, un homme qui a vu sa mère se faire décapiter par son père,  il y a une vingtaine d’années. «Une personne qui tue une autre devrait être condamnée à mort», regrette cet homme qui n’a pas pardonné à l’homme qui lui a donné la vie et qui a ôté celle de sa mère.

 

Kolo Randriamanana, psychologue – « L’idéal est de couper contact avec l’agresseur »

. Pourquoi certains hommes sont-ils violents envers les femmes ?
Cela peut s’expliquer par des facteurs personnels : il a, lui-même, été victime directe ou indirecte de violences dans son enfance et/ou il ne sait pas gérer son stress et ses émotions. Mais aussi, des facteurs relevant de la société, lorsque celle-ci favorise encore une vision stéréotypée du statut et du rôle des deux sexes, ce qui crée des inégalités, et lorsqu’il y a une tolérance et une banalisation de la violence dans les relations de couple.

. Certains intervenants dans la lutte contre la violence basée sur le genre parlent de pathologie. Est-ce donc une maladie ?
Ce n’est pas la violence en soi qui est une maladie, c’est plutôt le trouble psychologique de l’agresseur qui peut être pathologique lorsque celui-ci est atteint de trouble de personnalité. Cela signifie qu’il y a peu de chance que l’agresseur se rende compte et reconnaisse qu’il est violent et que cela pose problème. Ce qui fait que les actes d’agression se répètent indéfiniment tant qu’il n’aura pas bénéficié d’une psychothérapie.

. Plusieurs activités sont menées dans cette lutte, sans résultats. Quelles sont les failles ?
C’est l’influence dominante de la culture et de la société. Elles favorisent encore le machisme et la tolérance voire la banalisation de la violence dans les relations de couple. C’est aussi la situation de précarité dans la mesure où les individus qui ont un statut socioéconomique faible, n’ont ni le temps ni l’énergie de se remettre en question et de faire un travail sur soi. Ce qui les préoccupe, c’est leur survie.

. Certaines victimes refusent de dénoncer l’auteur. Quels sont les risques qu’elles encourent ?
Leur intégrité physique et leur vie sont menacées car elles ne sont pas à l’abri d’un coup fatal. Leur santé psychologique, également, risque de décliner petit à petit. C’est une mort à petit feu.

. Comment surmonter les blessures physiques et psychiques?
L’idéal est de couper contact avec l’agresseur si celui-ci est incapable de cesser ses actes de violence. La psychothérapie est fortement recommandée si les blessures psychiques sont profondes. Le soutien social est, également, un facteur de protection important.
La capacité de guérison dépend de la capacité de résilience de la victime.

Échec

Pendant de longues années, les activités de lutte contre la violence basée sur le genre, ont été concentrées sur les femmes, « sans les résultats escomptés », admettent des associations actives dans cette lutte. Des hommes continuent à être violents envers les femmes. Parmi les faits notifiés, des hommes qui violent leurs propres épouses, et parfois même devant leurs enfants, des hommes qui tabassent leurs femmes enceintes, des hommes qui refusent de donner de l’argent à leurs femmes, d’autres qui n’acceptent pas qu’elles travaillent, et ainsi de suite. Dans la plupart des cas, les victimes se soumettent. Elles refusent de dénoncer les auteurs des violences qu’elles subissent et encore moins de porter plainte contre lui. Notre culture et notre société, elles-mêmes, « approuvent» d’une manière indirecte, cette violence basée sur le genre. On accepte mieux une femme qui se fait tabasser par un homme que le contraire. De surcroit, il y a le dicton « tokantrano fihafiana » qui oblige « moralement » les femmes à ne pas quitter leur foyer, pour n’importe quelle raison, pour ne pas être mal vues. Et d’autres qui obligent les femmes à toujours se soumettre à leur mari.

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  • Les efforts déployés pour enrayer la violence contre les femmes à Madagascar se heurtent aux réalités économiques et aux normes sociales qui régissent la vie d’une majorité de Malgaches. Si les officiers de police ont bénéficié d’une formation pour aider les femmes à porter plainte contre un partenaire violent, bon nombre d’entre elles éprouvent encore des difficultés à dénoncer les maltraitances.