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Chronique

Mon plaidoyer malgache

Précision d’importance : je suis un francophonophile «sans éprouver nul remords» (JJ. Rabearivelo). La langue française m’a fait aimer les livres, tous les livres. Et avec la langue française, j’ai voyagé plus loin que ne me mènera jamais le plus sans frontières des passeports.

De «Bibliothèque Rose», en «Bibliothèque Verte», pour en arriver à la «Série Noire», mes plus belles lectures furent d’abord en français. À mon commencement du périple littéraire de 7 à 77 ans, les livres en malgache étaient rares, sévères, scolaires. Bien sûr, il y avait les poètes, mais leurs déclamations mélancoliques interpellaient surtout mon «âme malgache» sans assouvir la curiosité de l’insulaire sur l’au-delà des mers. Avant d’y mettre les pieds, je connaissais Paris, Washington ou Londres. Sans y être jamais allé, j’ai une idée de l’Allemagne et de la Mitteleuropa, de la Chine et de son influence jusqu’en Asie du Sud-Est, de l’Amérique latine et de ses racines culturelles ibériques. Le tout, grâce à la langue française, admirable traductrice de la plupart des babils du Babel.

Seulement, voilà. Un «atelier de plaidoyer en faveur du livre jeunesse, au service de l’amélioration des apprentissages à Madagascar» (IFM, 5 et 6 mai 2021) me rend schizophrène. Ses promoteurs parlent de jeter un «pont» entre les langues, et nous revoilà avec Jean-Joseph Rabearivelo (1901-1937) et «le malaise de son être double», selon l’expression de Jean-Louis Joubert (1990), dont un critique avait pu dire que l’auteur de «mon Emyrne et de son esprit finissant» n’a résolu ses multiples contra­dictions que dans le suicide.

En 1909, vingt-deux ans avant les «Presque-Songes» de Rabearivelo, Joseph Rasamimanana (1866-1935), le premier médecin malgache formé dans une université française (Lyon), et son «compatriote» d’Ambohimalaza, Louis Razafindrazaka, tentèrent une contre-expertise de l’histoire des Andriantompokoindrindra. À propos de cet ouvrage bilingue, personne ne s’est encore demandé, à l’instar de l’archéologie effectuée dans les archives de Rabearivelo qui a révélé un va-et-vient constant et une écriture simultanée en malgache et en français, si Rasamimanana et Razafindrazaka avaient d’abord «pensé» en malgache à l’adresse des lecteurs malgacho­phones des «Tantara Ny Andriana» avant le souci «large diffusion» de traduire en français à l’usage des historiens étrangers.

L’histoire personnelle de Louis Razafindrazaka offre une autre illustration de cet «être double» puisqu’il appartenait à la «caste» des interprètes, rouages indispensables à l’administration coloniale. En juin 1899, il est affecté au Bureau de la presse à la rédaction du journal «Vaovao Frantsay-Malagasy»: un intitulé bilingue au service d’une propagande exclusivement française.

Ce «pont» serait-il déjà un hiatus ? Je comprends ce bilinguisme ci comme surtout passage du malgache au français. Le plus tôt possible, «dès la fin du primaire». Dans ce bilinguisme, qui restera français, faute de «Niry sy Nary» ou de «Ratsimba Valo Mianaka», en l’absence de «Bibliothèque Rose», de «Bibliothèque Verte», de «Série Noire», en malgache, que lira le jeune apprenti dans les CLAC, les CLIC, les CLEF?

Bien entendu, quand les en-tête de l’Ambassade de France, de l’Institut Français ou de l’AFD (Agence française de développement), figurent en bonne place, à quoi fallait-il s’attendre sinon à rencontrer une nouvelle fois leur cohérence avec eux-mêmes. Et à épuiser cette logique, on les accompagne presque inéluctablement à des «états généraux du livre en langue française» prévus en Tunisie, dans une région d’ailleurs détachée de facto de l’Afrique avec l’approche MENA (Middle East & North Africa).

Si l’Afrique du Nord maghrébine n’est plus systématiquement associée à l’Afrique, pourquoi également relier machinalement Madagascar au contexte de l’Afrique de l’Ouest alors que Madagascar est une île qui ne doit de connaître l’AOF (Afrique occidentale française) et l’AEF (Afrique équatoriale française) que par l’appartenance commune à l’empire colonial français. La continuité territoriale en AOF et AEF peut éventuellement y déboucher sur une dynamique régionale. Mais, Madagascar est une île, avec son archipel intérieur et sa Francophonie archipelienne parmi les îles de l’Océan Indien, d’ailleurs encore francophones, mais à l’anglicisation «in progress».

J’avais effectué ma scolarité primaire dans cette période qui succéda immédiatement à l’euphorie nationale-patriotique de 1972-1974. Parmi nos lectures malgaches, mes condisciples n’ont certainement pas oublié «Irango sy ny sakaizany», dont nous avons cependant en mémoire la version «Irango et ses amis». Je ne sais comment, je suis parfaitement bilingue malgache et français, la malgachisation par E.D. Andriamalala n’ayant pas éradiqué Lagarde & Michard. Mes enfants ont reçu une scolarité «expression française» et je m’échine à leur être à la fois le «Firaketana», encyclopédie des histoires et de la langue malgache, et un Bled-Bescherelle ès «Fitsipi-pitenenana».

Je doute que mon cas personnel fasse jurisprudence. La place accordée à la langue maternelle (d’ailleurs, sujet d’une discussion malgacho-malgache) doit dépasser le geste symbolique d’un mois dédié, pour occuper chaque jour du quotidien. La meilleure base de tout apprentissage ultérieur est là. Le mot de Henri Rahaingoson, «andrianiko ny teniko, ny an’ny hafa koa feheziko» (1993), demeure plus que jamais d’actualité. La première étape de l’accomplissement du Moi passe par une certaine image de soi à soi-même, et la langue native «parle» cette image qui est accents, odeurs, sensations, souvenirs, mémoire. Ainsi équipé pour la vie, l’apprenti «livré» (de ses lectures) peut être «livré» (offert en pâture), c’est-à-dire «se livrer» au jeu du dialogue avec l’Autre dans la mondialisation.

Le bilinguisme peut être projection de soi après/avant ouverture sur soi. La figuration de l’autre en-tête de l’UNESCO clôt la série des contradictions internes. Dans ce «passage du malgache au français», je crains qu’il n’y ait que…figuration pour une politique nationale qui cherche cohérence désespérément. Le plaidoyer, c’est l’addition d’une compréhension et d’une appropriation. Plaider pour la lecture: certainement. Plaider pour les livres: mais, lesquels?

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