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Censurer la « cancel culture »?

Le 10 mai 1933 est un jour à oublier pour Berlin qui portait alors l’habit incandescent, cousu par l’ardeur aveugle des flammes qui ont réduit en cendres 20.000 livres dont les auteurs (Karl Marx, Albert Einstein, Sigmund Freud, Heinrich Heine, Stefan Zweig, Franz Kafka, …) furent déclarés coupables d’« écrits juifs nuisibles » par la justice nazie. Ce brasier a été animé par un esprit, prompte à la censure, qui, jusqu’à nos jours, excelle dans l’art d’exciter les fibres les plus sensibles attachées aux « valeurs » d’une époque et qui se décline, aujourd’ hui, sous l’appellation de « cancel culture » (Culture de l’annulation) qui, récemment, s’est attaquée au premier long métrage d’animation des studios Disney.

Blanche-Neige et les Sept Nains (1937), adaptation du conte homonyme des frères Grimm, est la principale victime du dernier incendie estampillé « cancel culture » et provoqué par deux critiques du San Francisco Chronicle qui ont remis en cause la désignation du final d’un manège du parc Disneyland d’Anaheim (Californie), rouvert après 400 jours de fermeture. Ce final a été baptisé « True love’s kiss » (vrai baiser d’amour), un titre aux antipodes de sa représentation dans le manège qui reprend la scène du film dans laquelle le prince « vole » un baiser à la princesse comateuse. Un baiser « non consenti », expression étrangère au lexique du « véritable amour ».

L’embrasement a, semble-t-il, pu être contenu: aucun appel à la suppres­sion encore moins au boycott ou à la modification. Blanche-Neige et les Sept Nains est, pour l’instant, épargné par la gomme correctrice de la « cancel culture » dont furent victimes Woody Allen, Roman Polanski, Pépé le putois « violeur » des dessins animés Looney Tunes et d’autres classiques Disney « racistes » comme La Belle et le Clochard (1955) ou Les Aristochats (1970), … tous sortis meurtris des procès intentés par la « cancel culture ».

La « cancel Culture », guidée par les caprices d’un présent enivré par les parfums ensorcelants mais fugitifs du politiquement correct, veut corriger voire effacer les traces, laissées par le passé, qui pourraient apporter la dissonance en brisant l’harmonie qui devrait émaner du respect des valeurs que veut imposer la pensée dominante du présent éphémère. Et l’art et la littérature ont fourni des victimes expiatoires: en 2019, le New York Times suggéra de faire interdire une exposition consacrée à Paul Gauguin qui était « un pédophile arrogant, surestimé et condescendant ». Et que restera-t-il de la littérature quand on retirera des bibliothèques Le Marchand de Venise (W. Shakespeare) ou Madame Bovary (G. Flaubert, 1857) qui contiennent des passages antisémites, Louis-Ferdinand Céline, …

La « cancel culture » ou culture de l’effacement, en mutilant la culture et l’Histoire qu’elle veut réécrire, détruit au moins autant que le « mal » qu’elle veut combattre, la rendant comparable aux autodafés de 1933 en Allemagne.

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