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Chronique

Revenir aux fondamentaux

Un téléphérique à Andohalo et Antsahatsiroa-Ambatondrafandrana ??? Question à un(e) ingénieur en génie civil : quelle sera la masse des bâtiments et de leurs fondations pour permettre la reprise des efforts induits par la fixation des câbles porteurs et garantir leur stabilité au renversement et au glissement ? À combien de mètres de profondeur dans le granite de notre «capitale montagnarde en pays tropical» ancrer la partie invisible de l’iceberg téléphérique alors que le Bureau des Catastrophes Naturelles craint déjà les risques d’éboulement à cause de la fragilisation de la roche ?

Ce projet de téléphérique soulève de nombreuses questions. Son coût. Sa rentabilité. Sa réelle efficacité contre les embouteillages. Son tracé sur la Haute-Ville. Son opportunité dans la Capitale alors que tant de Régions manquent parfois du strict minimum. Pourtant, le téléphérique est une bonne idée ancienne qui revient au goût du jour. En témoigne la tenue du premier congrès mondial de transport par câble, à La Paz (Bolivie), en octobre 2015. Cet événement consacrait la pôle-position des villes d’Amérique Latine dans le TPC. Effectivement, après la construction du téléphérique de Medellin (Colombie), d’autres villes d’AmSud suivirent son exemple : Manizales (2009), Caracas (2010), Rio (2011), La Paz (2014), Cali (2015).

Mais, le XXIème siècle n’a pas inventé le téléphérique. Celui de Manizales (Colombie), totalement abandonné depuis 1967, avait mobilisé tant d’énergies entre 1913 et 1921. Reliant Manizales (2100 mètres d’altitude) à Mariquita (sur les rives de la Magdalena, à 460 mètres d’altitude), il constituait un exploit de génie civil : long de 71.823 mètres (la distance entre Tanjombato et Ambatolampy), comportant 22 stations et soutenu par 400 pylônes.

À Rio de Janeiro (Brésil), le téléphérique du «Pain de Sucre», ce bloc de granite de 395 mètres au-dessus de la mer et de la baie, a été inauguré en 1912. Il fut le premier téléphérique mondial en périmètre urbain et compte d’illustres visiteurs comme Albert Einstein, JFK ou James Bond, parmi le million et demi de touristes qu’il transporte chaque année.

L’autre téléphérique de Rio, celui des favelas, reliait le Centre à Morros de Providencia, l’une des plus anciennes favelas de la ville, et au Complexo do Alemao, un ensemble de treize favelas accrochés aux collines du Nord de Rio. La tenue des Journées Mondiales de la Jeunesse catholique et la venue du Pape (2013), l’organisation de la Coupe du Monde de football (2014) et l’hébergement des Jeux Olympiques (2016), avaient attiré des millions de touristes dont une partie était attendue sur les lignes «touristiques» de favelas. Au terminus de Palmeiras, la station comportait une bibliothèque et un petit hôpital. Le commissariat de police, censé prendre la place des gangs de narco-trafiquants, n’a pas été oublié. Ouvert en juillet 2011, le téléphérique des favelas a fermé en septembre 2016, juste après la clôture des Jeux Olympiques. La grave crise financière, qui a frappé le Brésil, n’en permettait plus la maintenance. Mais, on lui a également reproché d’avoir modifié la favela de Rio de Providencia, par la construction d’une gare au milieu de la place Americo Brum, l’un des plus anciens espaces publics de la favela du XIXème siècle.

Les principaux téléphériques d’Amérique Latine répondent à une même logique : raccorder les quartiers défavorisés au Centre. En Colombie, le MetroCable relie le centre-ville de Medellin, situé dans la vallée, aux bidonvilles tentaculaires (barrios) à la périphérie collinaire de la ville. Toujours en Colombie, le téléphérique de Bogota, mis en service en janvier 2019, assure la liaison du quartier défavorisé de Ciudad Bolivar avec le réseau de transport urbain de la Capitale. Le téléphérique de Caracas (Vénézuéla) a ouvert en 2010. Le Professeur Hubert Klumpner (Netzwerk Stadt und Landschaft, ETH de Zurich) explique (nsl.ethz.ch) que ce téléphérique a été conçu en réponse à la crise de mobilité à San Augustin, séparé de la ville de Caracas en contrebas par une autoroute et un canal. Il détaille également l’organisation de «nombreuses études de sites, des ateliers communautaires et des consultations d’experts internationaux» et même un «symposium public à l’université centrale de Caracas où des architectes, des urbanistes, des activistes humanitaires et des leaders de la communauté de San Augustin ont regroupé leurs forces pour s’opposer au plan officiel de routes».

Il est intéressant de noter que la configuration physique entre Caracas et San Augustin, séparés par une autoroute et un canal n’est pas sans rappeler celle entre le quartier d’affaires d’Antaninarenina-Ambohitsorohitra, d’une part, et Tanjombato, Ambohidrapeto ou Ambohibao, de l’autre part de la routedigue et de l’Ikopa ou de l’Imamba.

Il faut également retenir que l’organisation d’Antananarivo est en configuration totalement inverse de celle d’Amérique du Sud : là-bas, favelas et barrios occupent les hauteurs tandis que le Centre a pris place dans la vallée ; ici, une Haute-Ville historique, «sans histoires», et des «bas quartiers» à problèmes (inondations, assainissement, surpopulation) auxquels pourtant le tracé du «teleferika» tourne résolument le dos. Car est absente de ce projet à Antananarivo, la philosophie du téléphérique qui lui a réussi en Amérique latine : une utilité sociale d’abord à destination de la population locale.

Les touristes seraient ravis de grimper vers la Haute-Ville d’Antananarivo par un escalier vertigineux avant d’emprunter les sentiers pittoresques vers des sites insoupçonnés parce que préservés. L’alternative en hauteur, s’il fallait absolument perpétuer l’absurdité urbanistique qu’est ce quartier-polder d’Anosy-Ampefiloha, serait la colline d’Ambohijanahary, au Sud de la plaine de Mahamasina. Ambohijanahary, que pourrait couronner une statue du Zanahary des Nta-Olo, peut-être aussi haute que le Christ Rédempteur de Rio (38 mètres), serait accessible depuis Mahamasina par un escalier tout aussi monumental (220 marches) que celui du Corcovado à Rio ou celui du temple bouddhiste «Wat Prathat Doi Suthep», à Chiang Mai (Thaïlande), et ses 300 marches. Et tant qu’à faire dans le «I have a Dream», d’Ambohijanahary, ce «teleferika» touristique rejoindrait le flanc méridional d’Ambohipotsy. À cet endroit, une «table d’orientation» permettait jadis d’avoir une vue à 180° sur le Sud de l’Imerina. Aujourd’hui, ce panorama est bouché par des maisons qui ont obtenu leur permis de construire en dépit du bon sens.

Alors, ce qu’on reproche à ce projet, ce n’est certainement pas sa modernité. Mais, que pour faire moderne, il faille systématiquement blesser l’Histoire sur la colline où elle s’est véritablement écrite. Il lui fait également défaut la transparence : le grand public ne dispose, par exemple, d’aucun aperçu visuel pour se faire une idée de l’encombrement et de l’esthétique de ce «modernisme» au milieu des temples et cathédrale bâtis au XIXème siècle à Andohalo. Et il n’a pas la légitimité de la concertation : le grand public n’a vraiment réalisé l’imminence de ce projet qu’au moment de la signature du contrat à Paris, en septembre 2021, et l’annonce d’un prix détaillé qui suppose une étude, mais dont on se sait rien. Il n’est pas trop tard pour revenir à ces fondamentaux.

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