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Migrations: et au bout, une Nation?

Les migrations du millénaire d’avant la naissance, dans la mémoire collective, d’un «tanindrazana» ne comptent pas. Par exemple, celle des «Indonésiens» (ce mot n’existe que depuis les années 1920), partis de Bornéo, dans un premier temps, puis de Java et Sumatra, par la suite et de leurs trajectoires respectives (Vazimba et Zafiraminia) une fois sur l’île de Madagascar. Une fois établis en la dernière étape d’un long voyage, qui aura duré plusieurs siècles, cette ultime génération de pionniers deviendront les premiers «razana».

En 1845, les Européens avaient documenté la migration collective de 30 000 Antanosy vers l’Onilahy, traversant les pays bara et antandroy, pour fuir les troupes merina. À l’aube du retour de l’indépendance, une étude de Hubert Deschamps, étayée par les résultats d’une grande enquête administrative (1956-1957) dont il était lui-même à l’origine, avait fixé une photographie intermédiaire de la situation démographique de l’île.

En 1957, sur un total de 287.000 Antesaka, 110.000 vivent hors du pays d’origine (38%). Tous les tireurs de pousse-pousse de la ville de Tamatave étaient des Antesaka. En 1956, le bureau de poste de Vangaindrano avait reçu plus de 10 millions de francs CFA de mandats envoyés au pays par la diaspora antesaka. Les Antandroy et les Mahafaly étaient restés sédentaires jusqu’en 1922 jusqu’au recrutement d’une main d’oeuvre pour La Réunion et la disparition du cactus dont ils nourrissaient leurs troupeaux de zébus : 20% d’entre eux vivaient en émigration en 1957. À la même époque, 59% des fonctionnaires malgaches étaient des Merina. L’expansion «en tâche d’huile» a porté des Merina en nombre dans tout Madagascar: 23% dans la ville de Majunga, 37% dans la ville de Tamatave, 33% dans la ville de Fianarantsoa. Tandis que la ville de Tananarive restait à 96,3 exclusivement merina (Hubert Deschamps, «Les migrations intérieures à Madagascar», Berger-Levrault, 1959, 283 p.).

Les grandes vagues migratoires (1928, 1931, 1943, 1990-1994, 1998-2000) avaient été documentées mais le grand public ne devait découvrir leurs conclusions qu’en étant confronté à un changement d’abord imperceptible et de plus en plus visible jusqu’au sentiment d’envahissement dans son quotidien autochtone. Maintes fois également, fut évoqué le «vide», le «désert» de l’Ouest (Morombe, Bongolava) sans que les autorités se saisissent de l’information comme outil d’une décentralisation, arlésienne de la Répub­lique.

Une analyse (Rémy Canavesio, «Les migrations dans le Sud de Madagascar. Entre sécheresses occasionnelles et crise socio-économique structurelle», in Autrepart, 2015/2-3 (n°74-75), p.259-278) démystifie la version répandue d’une cause climatique comme motif de migration mais incrimine plutôt la carence de l’État et la détérioration générale des infrastructures: l’absence de migrations entre 1945 et 1970, malgré l’existence de sécheresses majeures (l’année 1970 détient le record du déficit de précipitations sur la période 1935-1995), s’expliquait par une amélioration significative des conditions socio-économiques régionales.

Dans un ouvrage collectif, qui vient de paraître (Sylvain Urfer (coord.), Philippe Beaujard, Manassé Esoavelomandroso, Gabriel Rantoandro, Faranirina Rajaonah, Helihanta Rajaonari­- son, «Histoire de Madagascar. La construction d’une nation», Foi et Justice, 2020), Sylvain Urfer évoque également cette migration intérieure: «Ultime conséquence de la déstructuration sociale, Madagascar connaît de nouveaux mouvements migratoires (…) Les populations les plus concernées sont celles du Sud (Antandroy, Masikoro, Antemoro, Antesaka, Antefasy), ainsi que celles des régions trop densément peuplées (Vakinankaratra, Betsileo). S’y ajoutent les victimes des aléas climatiques (inondations, cyclones). Ces migrants se livrent à de petits métiers en ville, travaillent dans les champs ou dans les exploitations minières. D’autres fondent de nouveaux villages dans les terres inhabitées de l’Ouest et du Moyen-Ouest, et jusque dans les parcs ou réserves naturelles. Ces agglomérations improvisées sont autant de creusets pour la nation de demain, où Merina, Antandroy, Betsileo et Betsirebaka (migrants du Sud-Est) créent une nouvelle société» (p.261-262).

Cette conclusion optimiste était déjà celle d’Hubert Deschamps en 1959: brassage des ethnies, besoin d’une construction nationale. Sachant que les populations en diaspora restent en «Foko». En attendant, dans une Ville comme Antananarivo (en 2020, sa population est à quel pourcentage merina?), dont les infrastructures (rues, égoûts, jusqu’au lac abreuvoir de Mandroseza) sont restées au même gabarit qu’il y a 60 ans, n’a plus les moyens d’absorber le flux constant de migrants (exode rural, exode provincial).

Les autorités municipales tananariviennes doivent demander la création d’un ministère de l’Équipement et de la Décentralisation qui dote chaque ville, chaque région, chaque province (la province existe encore dans la Constitution, article 3), du minimum pour ne pas dégoûter chaque popula­tion de son propre «tanindrazana».

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