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Chronique

Longue marche

À l’emplacement de l’actuelle Mairie du 1er arrondisse­ment, il y avait un jardin public. Avec des bancs comme dans Brassens. Et de vrais arbres dont j’ai oublié le nom. Depuis la rue Gallieni «Haute», mon grand-père allait y rejoindre les gens de son âge. L’air sérieux, et sans doute avec des commentaires dont je ne comprenais pas encore la virilité, ils jouaient au Fanorona. Je ne me rappelle jamais comment nous rentrions après: on devait avoir le choix, puisque la rue Gallieni «basse» n’était pas encore ce couloir encombré de marchands sur les trottoirs et que grimper les 179 marches de l’escalier Lambert (Totohabaton’Ambon­- drona) nous évitait de marcher dans nos pas de l’aller.

L’autre jour, j’ai marché depuis Besarety-Ambodini­mangasoavina jusqu’au bypass. Une heure trente d’exercice: le masque anti-Covid sert aussi à se protéger (un peu) de la pollution automobile et des relents d’urine à chaque buisson ou «petit coin» improvisé. Ampahibe, Cité Planton, route circulaire, Ambanidia, Ambatoroka : aucun trottoir à croire que cette Ville n’a jamais été pensée pour les piétons. La création de la «route circulaire» remonte à 1924. Pas plus qu’elle n’avait escompté qu’un jour d’interminables bouchons se formeraient au goulet d’Ambanidia, l’administration coloniale n’a pas pensé y aménager des trottoirs. Soixante ans de République malgache n’y auront pas non plus remédié.

Les 50 mètres de trottoir devant la «Villa Berlin», à Ambohimiandra, tiennent d’un petit miracle incongru. Aux abords du pont d’Ankadindratombo sur l’Ikopa, un côté des trottoirs a été abandonné aux marchands tandis que l’autre est hérissé de plots de béton destinés à dissuader les automobilistes d’en faire un parking. Exercice difficile de pouvoir s’en tenir à la règle implicite du «tsy miamboho fiara» (marcher face aux voitures pour les voir arriver) quand on doit souvent quitter des bas-côtés malpropres ou trop accidentés pour s’aventurer sur la chaussée automobile.

Chaussée automobile? À Antanimbarinandriana, Anosy, Ambohidahy, Ambohijatovo, les motos et scooters roulent délibérément sur les trottoirs. Des marches, qui hachureraient les trottoirs, dissuaderaient les deux roues, contraints à un trial, et perdant du temps, cette valeur ajoutée qu’ils étaient venus chercher par les trottoirs.

Une dizaine d’années après nos balades à Soarano, il m’arrivait de rattraper mon grand-père dans la montée du Fort-Voyron (Voyron, vainqueur de la bataille d’Andriba, était un des trois généraux du corps expéditionnaire de 1895, avec Duchesne et Metzinger). Heureuse époque sans pétarades ni embardées scooters. Époque de transition déjà, avec les premiers taxibe en train de ruiner les derniers vrais autobus. Les décennies suivantes allaient consacrer ce modèle pourtant anachronique dès sa naissance et souffrir la contagiosité de sa barbarie: «la «génération taxibe», c’est celle qui a oublié la politesse des bons vieux bus d’autrefois, quand on hésitait à occuper les «places réservées» aux femmes enceintes et aux handicapés, une époque lointaine où l’on cédait sa place à une grande personne ou à une femme. Entassés comme des sardines, à onze dans des taxibe prévus pour transporter sept personnes, les usagers ont perdu la bonhomie qui fluidifie les frictions en société. Confrontés à la sauvagerie des chauffeurs de taxibe, les autres automobilistes ont perdu toute courtoisie au volant» (Chronique VANF, 2 décembre 2013).

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