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Bemiray – « Pour que la mer ne soit plus la limite de notre rizière »

Les deux pages de la chronique hebdomadaire de Tom Andriamanoro, sont consacrées à l’indépendance nationale, la souveraineté nationale, la fierté nationale. De pays qu’ils soient développés, en voie de l’être pour ne pas dire pauvres, ou émergents. Bemiray ne peut non plus se taire sur la liberté d’expression en général, celle de la presse en particulier.

Politique – Que nous coûterait un Maxit ?

Au lendemain du référendum, c’est tout le Royaume Uni qui s’est réveillé groggy. Les « Remain » n’en revenaient pas d’avoir perdu, et les « Out » d‘avoir gagné. Après le mal aux cheveux, ou l’euphorie, c’est selon, beaucoup pensent aujourd’hui que s’il y avait une seconde consultation, les résultats seraient inversés. Pour d’autres au contraire, Londres et l’Écosse ne sont pas représentatifs de tout le pays. C’est ce que l’on jure dans cette petite ville de la lointaine banlieue de la capitale, où le Brexit a raflé plus de 70% des voix : « L’UE est corrompue et antidémocratique. Si je pouvais sauter au plafond, je le ferais< ! »
Bien sûr, les éternels aigris n’en finissent pas de ressortir leur partition contre les étrangers : « J’en ai marre des immigrants qu’on laisse entrer sans restriction. J’ai trimé toute ma vie pour avoir une retraite. Eux, en traînant leur ribambelle de mômes, ils touchent directement le chômage. Vivement qu’on ferme les frontières ! » Mais la majorité a des arguments qui volent moins bas : « Les politiciens n’ont aucune idée de ce que pense vraiment l’homme de la rue. Les gens ont voté avant tout pour leur souveraineté. »
Le mot est lâché. Les technocrates auront beau affirmer que ce sont les sentiments qui ont primé sur les intérêts du pays, l’électeur a dit non à une froide Europe de la finance régentée de et par Bruxelles. L’avenir dira si c’était à ses risques et périls, mais la souveraineté n’est pas négociable. Comme pour les habitants de Hong Kong qui acceptent de moins en moins l’appellation de « Chinois de Hong Kong », préférant celle de « HongKongers ». Et malgré la similitude des idéaux, ils ne sont plus aussi enthousiastes qu’avant à commémorer le massacre de Tien A Men, pour marquer leur identité, leur différence.
Au mur, un slogan barbare, mais que l’on peut assez facilement interpréter : « Lotta Ghjuventù l’Avvene si tù—Ghjuventù Indipendentista ». Nous sommes au siège du syndicat étudiant nationaliste de l’université Pascal Paoli à Corte, en Haute-Corse. De quoi rêve la jeunesse militante corse   Que la langue corse devienne officielle. Que les jeunes puissent décrocher un vrai travail, non pas ailleurs, mais sur leur île, car « nous n’avons pas vocation à faire valet de chambre ou porteur de valises pour touristes fortunés ». Que les Corses décident de l’avenir de leur terre. En un mot, d’indépendance mais dans des délais raisonnables, disons dix ans et pacifiquement, car le temps n’est plus à la guérilla.
« Je compte devenir prof d’Histoire pour enseigner à nos jeunes l’histoire de leurs ancêtres. Sait-on que Christophe Colomb  était corse   Qui se rappelle que Napoléon était d’Ajaccio   Nos ancêtres ne sont pas les Gaulois ! » Même Jean-Guy Talamoni, président de l’Assemblée territoriale, doit tenir compte de ce courant. Il a enlevé la photo officielle de François Hollande de son bureau, remplacé le drapeau tricolore par celui à tête de Maure, et parle de la France comme d’un « pays ami », sans plus.

La campagne des «out» qui ne s’attendaient pas à gagner.
La campagne des «out» qui ne s’attendaient pas à gagner.

Souveraineté, identité, culture, langue nationale, intégrité territoriale, voilà autant de valeurs qui ont de tout temps alimenté le nationalisme malgache. Déjà sous la royauté, quand la France a commencé à s’approprier tout le Nord après y avoir planté son drapeau apporté par le vaisseau La Creuse, Rainandriamampandry a eu ce mot : « Que vous m’amputiez le bras au niveau du poignet ou du coude, la douleur sera la même. » La colonisation et la géopolitique ont africanisé Madagascar, mais combien de Malgaches s’identifient réellement avec nos voisins continentaux   Les traces de leurs ancêtres ne se perdent-elles pas plutôt du côté des Dayak de Bornéo ou des Toradja de Célèbes   Plus étonnant encore, des similitudes existent entre les tombeaux sakalava-vezo et ceux des montagnards Moï du Vietnam… Si la greffe a tant peiné à prendre, c’est aussi parce que les Africains eux-mêmes n’étaient pas tout à fait convaincus de l’africanité de ces drôles d’iliens, ce qui explique la multiplication de regroupements « africains ET malgaches » allant du politique au culturel en passant par la navigation aérienne.
L’ingérence conquérante, condescendante, des proconsuls lusophones lors de la « Crise » a été vécue comme une humiliation par les Malgaches, au point que les voix se sont élevées, demandant ce que nous faisions encore dans cette Union Africaine   La question reste d’actualité concernant ce que nous apporte concrètement notre présence dans ce qui n’est manifestement qu’un Club de chefs d’États. Si une part d’incertitude plane encore sur l’après-Brexit, un… Maxit serait tout sauf une catastrophe nationale.

Le président Chissano discutant avec Béatrice Atallah, alors présidente de la CENI, des élections pour sortir de la crise.
Le président Chissano discutant avec Béatrice Atallah, alors présidente de la CENI, des élections pour sortir de la crise.

Subsidiarité – Supplique à Chissano

Indray andro, hono, il était une fois…
Je ne suis qu’un simple citoyen lambodahy, le dernier peut-être des 20 millions que compterait ce pays. Mais comme vous êtes notre père-et-mère  (pas besoin de vous traduire « raiamandreny » mais je le fais quand même), et que vous connaissez mieux que nous ce qui est bon pour les Malgaches, je n’hésite pas à m’adresser à vous plutôt qu’à vos saints. Vous êtes chez vous chez nous.
Mon problème, très respecté père-et-mère, c’est que le temps est venu de renouveler les présidents de nos Fokontany et… ho,ho, ne prenez donc pas cet air de me demander des « faux cons quoi   » Ne faites pas l’ignorant, vous êtes notre père-et-mère, même à votre corps défendant ! Les Fokontany et leurs composantes humaines, les Fokonolona, sont ces microstructures créées par Andrianampoinimerina (j’ai envie de vous demander de prononcer d’un seul trait ce nom pour rabattre le caquet de ceux qui doutent encore de votre malgachéité de fait) après qu’il eut divisé l’Imerina en six « Toko ». Rappelez-leur donc aussi ces « Toko », respecté père-et-mère, et ils seront à jamais à cours de médisance ! Bon, je vous aide, mais c’est bien la dernière fois, sinon moi aussi je finirai par me poser des questions. Il s’agit ni plus ni moins du Vonizongo, du Marovatana, de l’Ambodirano, du Vakinisisaony, du Vakinankaratra, et de l’Avaradrano ! Cela ne vous dit toujours rien
Ces nouveaux présidents de Fokontany, il faudra bien qu’on envisage de les élire puisqu’on ne connait pas d’autre solution. Le mien actuellement s’appelle Ra-Norbert, il travaille dans un semblant de bureau tout lézardé, et sera reconduit sans problème s’il se représente. Mais il y a un hic : qu’en sera-t-il de sa réélection  plus que probable si jamais elle n’est pas reconnue par la SADC, la Comesa, l’Union Africaine, la Francophonie, l’Union Européenne, les Nations Unies, en un mot par la communauté internationale   Qu’en dira le Premier ministre de Norvège   Et celui du Luxembourg   Et qu’adviendra-t-il de nos certificats de résidence que Ra-Norbert tamponne avec le sourire, s’ils sont frappés de nullité car n’ayant désormais pas plus de valeur que le mauvais papier utilisé   C’est grave, très grave.
C’est pourquoi, très cher père-et-mère, véritable maître respecté de Madagascar, je vous implore de donner votre autorisation sur cette question du renouvellement des présidents de Fokontany. Je n’accaparerai pas outre mesure votre temps si précieux, cher M. Chissano notre bien aimé père-et-mère, car vous avez peut-être sur votre agenda une réunion de la plus haute portée avec quelqu’un dont vous voulez à tout prix vous débarrasser, ayant fini par réaliser que le personnage est invivable. Notre avenir est en bonnes mains, les vôtres. Assurez-vous quand même que vous ne plantez pas le décor d’une deuxième crise qui risque d’être encore plus compliquée que la première, et qui vous retombera une nouvelle fois dessus, subsidiarité oblige ! À moins bien sûr que vous ne recherchiez les éternels recommencements, surtout si s’en occuper est grassement rétribué…
Ho lava andro hihinànana anie ianao Tompokolahy.

Les gardes rouges créés pour concrétiser le culte de la personnalité.
Les gardes rouges créés pour concrétiser le culte de la personnalité.

Hisotoire – Il y a cinquante ans, la Révolution culturelle chinoise

Combien cette dérive du Grand Timonier qui dura une bonne dizaine d’années a-t-elle fait de victimes directes   Un à trois millions selon les historiens, pas moins de vingt millions selon le maréchal Ye Jianying, mort en 1986, lequel y ajouta 100 millions de victimes de diverses brimades et répressions. Rien de moins qu’un crime contre l’humanité pour lequel tout a été fait pour dégager la responsabilité de son principal instigateur, Mao Tsé Toung, et charger la fameuse « bande des quatre » : sa veuve Jiang Qing et ses acolytes. Selon un chercheur de l’Académie des sciences sociales de Chine, « la Révolution Culturelle a atteint des sommets de folie parce qu’il n’existait plus de divergences, plus de diversité, car soit on n’osait pas, soit on ne pouvait plus se distinguer». La pensée unique dans toute sa splendeur, dont certains tyranneaux tropicaux rêvent encore en plein 2016…
Le 16 mai 1966 est généralement retenu comme la date où tout se mit en branle, avec la mise sur pied au sein du parti d’un comité ciblant « les détenteurs du pouvoir qui suivent la voie capitaliste ». Une semaine après, une affiche était placardée dans l’enceinte de l’université de Pékin, critiquant le recteur. Les « gardes rouges », adoubés par Mao en personne, étaient nés. Des dizaines de milliers d’enseignants et de cadres suivront la voie de l’infortuné recteur et mourront soit des coups reçus, soit froidement exécutés, soit encore par suicide. Le culte de la personnalité est alors à son zénith. L’année suivante, Mao retire sa confiance aux gardes rouges et ordonne à l’armée d’intervenir, avec toute latitude pour utiliser la force. Celle-ci instaure dans toute la Chine des « comités révolutionnaires » et envoie les jeunes instruits à la campagne pour être « rééduqués » par les paysans. La répression armée s’étend à tout le pays, atteignant ses pics dans le Sud, notamment au Guangxi. Le chaos perdurera jusqu’à la mort du Grand Timonier  en 1976, malgré les artifices de sa femme Jiang Qing pour masquer la sinistre réalité par une production intensive d’opéras révolutionnaires, dont elle a été la grande ordonnatrice.
Pendant cette « Révolution », le culte de la personnalité, porté à son paroxysme, atteignit les dimensions d’une véritable déification. « Des génies comme le président Mao, il n’en existe qu’un tous les mille ans. Le président Mao est le plus grand génie présent sur la terre. » Ainsi parlait Lin Biao que Mao porta à la présidence à la place de Liu Shaoqi, mais qui fut par la suite accusé de complot. Ne dit-on pas que tout pouvoir autocratique se nourrit de ses propres enfants   Avis aux flagorneurs de tous les régimes … Statues, bustes, insignes, et surtout le Petit Livre rouge inondèrent littéralement aussi bien le pays que les esprits. Ce fameux livre était lu matin et soir, il rythmait jusqu’aux mouvements de gymnastique dans les écoles ou dans les parcs. De simples erreurs de citation pouvaient valoir à leurs auteurs des sévices allant jusqu’à la bastonnade ou l’emprisonnement. Toutes ces exactions firent dire à Deng Xiaoping revenu au pouvoir en 1978 : « Il est très malsain et extrêmement dangereux de faire dépendre le sort d’un pays du prestige d’une personne. ». Le 5e Plenum du XIe Congrès de février 1980 alla dans le même sens en rappelant que « la propagande relative aux dirigeants doit rester réaliste, il faut interdire tout panégyrique ». La même année, le Comité Central publia des directives précises visant à « moins vanter l’individu, et réduire au minimum la publicité donnée à des activités ou des propos d’un dirigeant, dans la mesure où ils n’ont pas une importance majeure». Le temps passe, emportant l’homme et sa vanité comme une feuille morte, la vérité reste.

La paire, Paul Dussac et Jean Ralaimongo.
La paire, Paul Dussac et Jean Ralaimongo.

Rétro pêle-mêle

La presse, un long fleuve pas toujours tranquille. De retour au pays après avoir participé avec 45 000 Malgaches à la première Guerre Mondiale, Ralaimongo  eut la conviction que le journalisme était le meilleur moyen de poursuivre la lutte initiée par le VVS. Le problème était que les thèmes politiques étaient interdits aux journaux de langue malgache. Le 29 mai 1929, avec Marcel Dussac, il essaya de tenir une conférence de presse au cinéma Excelsior, une initiative qui le conduisit directement en prison. Avec quelques proches dont Ranaivo Jules et Ravoahangy, il décida de sortir deux journaux en langue française, « La Liberté » et « l’Opinion ». Aucune imprimerie ne voulant prendre le risque de s’en occuper, des amis d’Andapa, d’Antalaha, et de Vohémar se cotisèrent pour acheter le matériel. Le harcèlement des autorités fut tel que Ralaimongo n’eut bientôt plus de quoi payer ses amendes, et dut céder sa machine à un colon du nom de Verlisier. La vie privée de Ralaimongo subit aussi les contrecoups de son engagement. Aucun médecin, vazaha ou malgache, de la capitale n’accepta de faire accoucher sa femme, et finalement ce fut un médecin d’Anivorano-Nord, du nom de Ramasitera, qui se proposa. La chose se sut, et ce dernier fut rayé par l’Administration de la liste des avancements…
Gisèle Rabesahala se souvenait toujours des années 50, quand elle écrivait pour « Imongo Vaovao » avec les Arsène Ratsifehera et autres Rémi Rakotobe. Maintes fois, les forces de l’ordre  faisaient irruption dans l’imprimerie, un officier lisait à la va-vite un mandat de saisie, et ses subalternes emportaient des paquets de journaux, dispersaient les lettres, et cassaient du matériel au hasard.
15 mai 1972, tout Antananarivo était dans la rue et convergeait vers l’Avenue de l’Indépendance. Soudain, un important mouvement de foule, des huées, des sifflets à ne plus s’entendre. Que se passait-il donc   Tout simplement l’inimaginable : le personnel de la Radio nationale, hier encore des « voix de leur maître », qui rejoignait la Place du 13 mai, stoïquement mené par Jean-Louis Rafidy, et tenant bien haut une banderole :
« Mpiasan’ny Radio, miaraka amin’ny vahoaka ». Petit à petit, les huées se transformaient en acclamations devant leur courage. Tout le monde voulait leur serrer la main, les embrasser, leur offrir des fleurs récupérées sur les parterres piétinés. Un nouveau cri de ralliement était spontanément repris en chœur : « Miaraka amintsika ny Radio », la Radio est avec nous, la Radio est avec nous ! La cause était désormais entendue, la lutte ne pouvait plus ne pas vaincre …

Textes : Tom Andriamanoro
Photos : L’Express de Madagascar – AFP