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L’eucalyptus qui cache la forêt

L’annonce m’avait d’abord surpris. Le ministère de l’environnement compte privilégier le bois de chauffe et d’énergie dans sa prochaine campagne de reboisement. Il devait bien y avoir une raison.
Dans son livre, maintes fois cité ici («Neuf ans à Madagascar», Librairie Hachette, 1908), le général Gallieni livrait cette réflexion pour une action entreprise une décennie auparavant : «En avril (1897), un service de reboisement fut institué, avec mission de rechercher les essences indigènes ou exotiques à propager. Parmi ces dernières, on eut recours à l’acacia, au lilas de Perse et surtout à l’eucalyptus, dont les nombreuses variétés, l’extraordinaire rapidité de croissance et les propriétés assainissantes ont permis de faire un emploi très utile à Madagascar» (page 62).
Même si, à son départ en 1905, Gallieni pouvait revendiquer avoir planté 1.077.828 pieds d’eucalytus, ce n’est pas lui qui introduisit cet arbre à Madagascar (par contre, on lui doit la création du Jardin de Nanisana (août 1897) et celui d’Ivoloina (décembre 1897), quand la République malgache attendra près d’un siècle, 1992, pour créer le silo national). Dans l’article «Historique de l’introduction du genre Eucalyptus à Madagascar» (revue Bois et Forêts des Tropiques, 2011, n°309 (3), Daniel Verhaegen et les autres auteurs retracent l’importance du rôle joué par la Société impériale zoologique, créée en 1854 par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, et par le jardin zoologique d’acclimation de Paris, créé en 1860. Originaire de l’Australie, de l’Indonésie, de Malaisie et des Philippines, l’eucalyptus avait d’abord été introduit à l’île de la Réunion. De l’île voisine, le transfert vers Madagascar aurait pu être le fait des nombreux voyageurs et missionnaires du XIXème siècle. Une fourchette est proposée : 1857, année des premiers essais d’acclimatation d’espèces exotiques, et 1889, date du premier rapport mentionnant des plantations d’eucalyptus visibles à Madagascar.
Dans un autre article («Le reboisement à Madagascar», Revue de Botanique Appliquée et d’Agriculture Coloniale, décembre 1926, volume 6, bulletin n°64), Edmond François explique la nécessité de reboiser mais suivant un objectif d’intérêt général : «pour mettre en valeur les contrées incultes ; pour régénérer leur sol par l’apport de matières organiques, à l’absence desquelles est due la pauvreté de nos latérites ; enfin, par l’arbre, provoquer des précipitations atmosphériques plus fréquentes, et ainsi atténuer les rigueurs de la trop longue saison sèche».
Cet auteur est sévère quant à l’utilité de l’eucalyptus : «Le peuplement d’eucalyptus consommera la réserve d’humus ; il ne la reconstituera jamais, car sous son couvert très dense, aucune végétation secondaire ne pourra vivre, et le feuillage persistant de l’eucalyptus fournit très peu de débris décomposables. Après l’exploitation à blanc du peuplement, le terrain sera inculte et en tous points semblables à celui des collines dénudées que le feu ravage chaque année» (page 738). Dans la «guerre de l’eucalyptus», il était plutôt favorable aux conifères : «Ils consentent à vivre et prospèrent dans toutes nos latérites ; bien que persistant, leur feuillage accumule sur le sol un épais tapis d’aiguilles se décomposant vite ; leur bois de la meilleure valeur, facile à oeuvrer, (est) d’une excellente conservation» (p.740).
Mais, l’eucalyptus avait pour lui d’être «bien adapté aux conditions pédo-climatiques de Madagascar». Surtout, l’eucalyptus avait la réputation d’assécher les terrains humides et, de ce fait, d’assinir les régions infestées par le paludisme. Cette vertu était primordiale aux yeux de colons européens dont les rangs avaient été dévastés par le général «Tazo» (fièvre) au XIXème siècle. La quinine était obtenue à partir de l’arbre «kinkina» (famille des rubiacées, originaire d’Amérique latine selon le Firaketana), alors que les Vazaha plantaient en masse l’eucalyptus qui chassait les foyers de paludisme : voilà sans doute pourquoi les Malgaches ont appliqué à l’eucalyptus (famille des myrtacées) le générique de «kininina».
Les deux articles précités se rejoignent pour dénoncer une double gabegie forestière et environnementale. Les colons ont privilégié des essences (eucalyptus, acacia) à croissance rapide, immédiatement disponibles à proximité de la voie ferrée, «reboisant inutilement la forêt» (Edm. François, p.738). La Société de la Grande île, la Compagnie coloniale et la Compagnie foncière et minière, de part et d’autre de la ligne TCE, purent «développer une véritable économie de gaspillage». En 1930, on estimait que les deux tiers des forêts de la province de Moramanga avaient disparu en moins de trente ans (Verhaegen, p.22).
Selon le WWF, les populations malgaches dépendent encore du bois de chauffe (pour 82%) et du charbon de bois (pour 17%). Afin de préserver ce qui reste de forêt primaire et ses arbres endémiques, il faudrait accepter de sacrifier à ce prélèvement encore typique d’une économie du tiers-monde, les plantations artificielles d’eucalytpus : «Finalement, ces espèces forestières sont d’un intérêt primordial pour le développement des communautés rurales qui les utilisent en tant que bois de chauffe, de construction, de charbon, mais aussi pour la pharmacopée, ou la délimitation foncière». En outre, les reboisements jouent un rôle important à Madagascar car ils réduisent indirectement la pression anthropique sur les formations forestières naturelles (Verhaegen, p.19).

Par Nasolo-Valiavo Andriamihaja

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