Chronique

La possibilité footballistique d’un rêve

Madagascar en quarts de finale. J’envie ceux qui, pour communiquer l’enthousiasme d’après match, peuvent poster immédiatement ce qui se passe, simplement. L’écrit est doublement différé : le poids des mots n’est pas le choc des vidéos et le journal ne paraît que le lendemain. Merci à ceux qui restent fidèles à cette «vérité imprimée» en décalage horaire.
Oui, sans rien renier du peu de bien que je pense de l’organisation du football malgache en général, j’ai regardé Madagascar-Congo. Et même à toujours m’inquiéter de la présence de WC autour des «Fan zones», j’ai vu la douce folie qui s’est emparée des Malgaches, de tous âges et toutes catégories sociales confondues. Il est simplement dommage que les joueurs, principaux acteurs de cette formidable euphorie, ne soient pas présents pour profiter de cette gratitude populaire.
Antananarivo, Fianarantsoa, Toamasina, Mahajanga, Toliary, Antseranana, Antsirabe, Nosy-Be, Miarinarivo, Fort-Dauphin, etc. Mais, également Paris d’après ce qu’on voit sur les réseaux sociaux. Rien ni personne, auparavant, n’avait pu donner tant de joie et de fierté à ces insulaires qui s’affirment aujourd’hui à la face d’un reste du monde qui apprend à pointer Madagascar sur une mappemonde et à (péniblement) épeler nos patronymes à rallonge. Cette revendication revancharde est inversement proportionnelle à l’indifférence, vite supposée en hostilité, à l’endroit d’une Grande île qui n’a pas toujours su faire parler d’elle de la meilleure des façons.
Madagascar est à trois matches d’un improbable exploit. Personne ne nous l’enlevera. Mais, encore une fois, le baobab ne doit pas cacher la forêt d’absurdités qui fait que la Fédération Malgache de Football soit en mode «Comité de Normalisation» depuis novembre 2018.
Normalisation à des standards généralement admis dans ces pays, Angleterre, Espagne, Allemagne, Italie, Pays-Bas, France, Portugal, etc., qui ont su écarter de la grand-messe qu’est le football les mots de quotas ethniques, de combinazione, de corruption. Si le sport en général, et le football en particulier, est une affaire du «que le meilleur gagne», il est scandaleux qu’on laisse son administration fonctionner sur un autre mode antinomique.
Pour que pareille fête puisse se reproduire régulièrement, et ôter tout aussi régulièrement à cette nation beaucoup de sa mélancolie d’un quotidien morose, la Fédération malgache aura besoin davantage que de «normalisation».
Pendant que Madagascar se qualifiait dans la douleur pour les quarts de finale de la Coupe d’Afrique, les États-Unis remportait la Coupe du monde féminine. À l’heure où L’Express de Madagascar met sous presse, la finale de la Gold Cup (Amérique du Nord et Amérique centrale), entre les États-Unis et le Mexique n’a pas encore débuté. Comment le pays du baseball de 7 à 77 ans, du Super Bowl ou de la «Dream Team» de basket-ball, a pu aussi vite se faire un nom dans le foot que les Américains s’obstinent à appeler «soccer» ?
Rappelez-vous la Coupe du Monde de 1994. Organisée pour la première fois aux États-Unis, mais avec un record d’affluence qui tient toujours : 3.587.538 spectateurs dont une moyenne de 69.000 spectateurs par match. Au pays du merchandising-roi, c’était la première fois aussi que le maillot était floqué du dossard et du nom du joueur, autant pour faciliter le travail des commentateurs que pour écouler des millions de tee-shirts avec les noms de Maradona, Bergkamp, Baggio, Romario, Stoichkov… Et pour assurer le show, l’introduction de la victoire à trois points…ce qui n’empêchera pas la finale de se terminer sur un triste 0-0 et la nécessité des tirs aux buts.
Vingt ans avant cette Coupe du Monde, trois stars planétaires étaient venus jouer aux États-Unis : le Brésilien «Roi» Pelé (New York Cosmos, 1975), l’Allemand «Kaiser» Franz Beckenbauer (New York Cosmos, 1977) et le «Hollandais volant» Johan Cruyff (Los Angeles Aztecs, 1979). Leur succédant beaucoup plus tard, les David Beckham (Los Angeles Galaxy, 2007), Thierry Henry (New York Red Bulls, 2010), Kaka (Orlando City, 2014), Steven Gerrard (Los Angeles Galaxy, 2015), Didier Drogba (Montreal Impact, 2015), Andrea Pirlo (New York City FC), Wayne Rooney (DC United, 2018), Zlatan Ibrahimovic (Los Angeles Galaxy, 2018), entretiennent une flamme qui avait déjà permis aux États-Unis de parvenir en quarts de finale de la Coupe du Monde 2002.
Un pays, mais quel pays, qui a découvert très tardivement le football lors de la finale des Jeux Olympiques de 1984 au Rose Bowl Pasadena en Californie : un stade classé monument historique pouvant accueillir 94.000 spectateurs. Mais, déjà six Gold Cup (2017, 2013, 2007, 2005, 2002, 1991), et peut-être sept quand L’Express de Madagascar sera en kiosque ou chez le crieur. Et un engagement financier d’acteurs économiques majeurs qui investissent dans des stades de «soccer» : Bank of California stadium (Los Angeles, 22.000 places), Red Bull Arena (Harrison, 25.000 places), Toyota Stadium (Frisco, Texas, 20.000 places), Bank of America Stadium (Charlotte, 73.000 places). L’Allianz Field de Saint Paul (Minnesota), d’une capacité de 19.400 places, vient même d’être inauguré en avril 2019.
La volonté s’inculque, le sens de l’organisation s’apprend, les moyens se mobilisent. Les Américains ont réussi les trois. Madagascar serait inspiré de prendre modèle sur l’Amérique. Voilà. Il fallait absolument que le retard se reconvertisse en recul pour sembler valeur ajoutée. La passion en live est retombée sur une vague gueule de bois. Il reste des vérités qu’on ne veut pas forcément entendre. Pas encore.

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