Notes du passé

Différends entre colons mauriciens et français

Àpropos de la « dépossession des communautés villageoises » de leurs terres par les colons qui s’y installent, soi-disant à leurs risques et périls, Jean Fremigacci fait remarquer que la vérité ne se voit que lorsque la procédure donne lieu, entre les colonisateurs eux-mêmes, à des conflits secondaires que les colonisés essaient timidement de mettre à profit (lire précédente Note). C’est ce qui se produit à Mahanoro en 1896-1898, lors de l’implantation de la concession de Sardelys.
Au début, explique-t-il, du moins en apparence, tout se passe de manière régulière. « Comme dès juin 1896, le candidat concessionnaire jette son dévolu sur 300 ha de la plaine d’Ampetika, près du village de Betsi­zaraina, le chef du service des Domaines, le 26 octobre de la même année, constatant, non pas l’absence de culture, mais l’absence de droits réels immobiliers sur les terres en question, fait procéder à leur immatriculation, au nom de l’État français, en vue d’une rétrocession immédiate au colon demandeur. »
Lors du bornage de la concession, le nouveau gouverneur de Maha­noro, Rainisoavahiny, se voit chargé d’expliquer aux trois cents Betsimisaraka présents « que l’État reconnaissait la plaine d’Ampetika comme sa propriété et qu’aujourd’hui, il en reprenait la possession pour la concéder à M. Sardelys et que, en conséquence, tous ceux qui avaient été tolérés à travailler sur cette terre, devraient se retirer après la récolte ». Le procès-verbal de bornage du 12 décembre 1896, précise que les notables indigènes auraient accepté en échange, « les marais de Betsizaraina » !
Toutefois, leur pétition du 19 janvier 1897 donne une version toute différente et montre que les villageois spoliés ne font que s’incliner devant la force « qu’ils expriment en termes de Fanjakana,
de pouvoir ». Il est d’ailleurs étonnant qu’ils aient osé se plaindre parce que, selon l’Administration, « le Betsimisaraka est d’une patience à toute épreuve ». Mais cela s’expli­que facilement, indique l’auteur de l’étude.
En effet, les villageois sont soutenus par le clan des Mauriciens contre les Français. L’officier qui commande à Mahanoro, demande la création d’une commission de délimitation des terrains « pour empêcher leur accaparement par les nombreux colons créoles de Maurice se couvrant du pavillon anglais, en général hostiles à la France, qui
possèdent de vastes et belles pro­priétés qu’ils ont même agrandies à leur guise, et l’on devrait fixer les limites après des actes de propriété qu’ils ne doivent pas avoir pour la plupart » (rapport du capitaine Clavel du 26 novembre 1896).
En outre, ces mêmes colons seraient mécontents de l’abolition de l’esclavage et, du reste, « gardent encore tout ou partie des libertés qui restent par ignorance ou apathie ».
Ce rôle ambigu des Mauriciens fournit un prétexte à l’Adminis­tration centrale pour écarter comme négligeable l’opposition paysanne. Car, comme écrit au général Gallieni le chef du service des Domaines, Bartholomé, « il ne faut pas s’arrêter à des doléances qui sont provoquées par des personnes intéressées à décourager nos nationaux». Pour lui, l’important est de rassurer les habitants en leur faisant connaitre qu’on veut leur bien en installant de grandes exploitations qui les feront
vivre .
Mais les ennuis du concessionnaire n’est pas pour autant terminés. En 1897-1898, Sardelys a maille à partir, cette fois, avec l’autorité militaire locale qui, assez peu sensible aux grandioses perspectives économiques, « n’entend pas le laisser détruire les cases et expulser les paysans des terres qu’il convoite ». Jean Fremigacci parle ainsi de l’opposition du lieutenant Sancery en avril-mai 1897, et du chef de bataillon Franquet, en mai-novembre 1898. Sardelys doit faire intervenir l’autorité supérieure pour en venir à bout.
Ce genre de cas fait qu’il sera difficile pour les colons de trouver sur place la main-d’œuvre dont ils ont besoin. Et les paysans ont la « mémoire longue ». Un demi-siècle plus tard, avec la crise de la colonisation, la contestation resurgit à propos des terres d’Ampetika.
Cependant, la procédure de la concession n’est pas le seul mode de mainmise sur la terre. La véritable originalité de la région de Vato­mandry-Mahanoro réside dans l’importance des acquisitions effectuées directement par les colons. D’abord, à Mahanoro, le système de la concession ne joue qu’un rôle <<secondaire traduisant ainsi les relations entre colons et administration dans la région. Ensuite, l’animosité permanente des créoles envers les métropolitains et le relatif enracinement des propriétaires qui s’opposent à l’instabilité des concessionnaires, ne peuvent que renforcer ce point de vue.

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