Courrier des lecteurs

Vers une dérive dictatoriale ?

L’année 2019 s’est distinguée par les élections législatives et celles municipales qui ont été fortement marquées par l’implication, de près ou de loin, du Président Andry Rajoelina dans le soutien des candidats Isika Rehetra Miaraka amin’ny Andry Rajoelina à travers le pays. Les interventions du Chef de l’état furent multiples tant sur le terrain qu’à travers les médias et, pour la plupart, en violation des lois en vigueur.

Lors des élections législatives, le Président de la République a effectué des tournées nationales avec, à ses côtés, les candidats IRD de chaque localité visitée. Durant ces périples, en « pré-campagne » ou en campagne électorale, le Président Rajoelina n’a cessé de lancer des promesses à la population en soutenant que seuls les candidats IRD sont capables de travailler avec lui. à ce sujet, la loi organique n° 2018-008, en son article 55 alinéa 2, est catégorique :
« Toute activité des membres de l’exécutif doit être dissociée des activités des partis politiques ». Des dispositions légales qui ont été superbement ignorées par le Chef de l’état puisque, pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, il a participé au financement et au lancement du projet « Tanamaro » à Besarety avec, bien évidemment, les futurs députés issus de son parti. Ici, l’équité et l’égalité de chance des candidats n’ont donc pas été respectées et, pire encore, le Président confond les activités de l’Exécutif et celles du parti TGV/IRD.

Fin stratège, et spécialiste en événementiel, il a su profiter de la précarité de la population pour distribuer des kits scolaires lors de la propagande des récentes communales. Le geste a indigné plus d’un puisqu’il signifie purement et simplement que le principe constitutionnel de neutralité d’un Président de la République n’a pas été respecté. Il en est de même pour l’usage des moyens publics aux fins de campagne électorale au profit des mêmes candidats TGV/IRD/IRK, puisque des distributions de « vary mora » ont été effectuées dans bon nombre de bureaux de fokontany du pays. Et cerise sur le gâteau, le parti au pouvoir n’a point omis, lors de ces opérations, d’apposer ses banderoles sur les murs de ces édifices publics. Tous ces actes sont contraires aux dispositions des articles 60, 62 et notamment de l’article 63 de la Loi sus-citée qui stipule que « L’usage de ressources administratives, notamment l’accès à des équipements publics dont les véhicules et les bâtiments administratifs, visant à promouvoir des activités de campagne électorale ou référendaire, est interdit… ».

Exit les non-IRD
Toute inauguration officielle est interdite, selon l’article 61 de cette Loi organique. Pourtant, trois jours avant le scrutin, le Président Rajoelina, flanqué du candidat IRD de Toamasina I à sa droite, a procédé à l’inauguration du stade de Barikadimy et d’une EPP avec fonds de décor les sempiternels drapeaux de couleur orange. Comme ces violations des réglementations électorales ne suffisent pas, le Président s’est offert une interview à la télévision nationale, au soir du dernier jour de campagne des communales, pour présenter le projet de réhabilitation du stade de Mahamasina. Là où il a pourtant été clair et sans équivoque dans sa déclaration de soutien au candidat de l’IRD à Antananarivo Renivohitra, en ces termes :
« Le Maire doit être un proche du pouvoir pour assurer le développement » (tokony olona miaraka amin’ny fitondrana ny ben’ny tanàna amin’izay azo antoka ny fampandrosoana). La neutralité et l’impartialité de l’administration y ont ainsi été violées d’une manière flagrante et, surtout, l’usage des ressources administratives et des prérogatives de puissance publique à des fins de campagne, en faveur des candidats du pouvoir, y ont été manifestes et incontestables.

Partout dans le pays, les candidats, soutenus par le pouvoir, ont utilisé le nom du Président Rajoelina
lors des élections législatives et communales. La Consti­tution préconise pourtant le principe d’égalité. Il en est de même de la pensée politique et juridique d’un état de droit démocratique qui en exige son respect. Malheureusement, notamment lors des récentes communales, l’implication de hauts responsables étatiques, dans la campagne électorale, a été flagrante, pour ne citer que celle du Président de la République et celle des Gouverneurs.

Pensée unique
Personne n’ignore l’influence des couleurs sur la façon de penser d’un individu, sur l’envoi des messages spécifiques pour générer des sentiments. C’est ce que les spécialistes qualifient de communication visuelle.

L’article 59 de la loi 2008-008 interdit toute forme de communication, quel que soit le support, la veille et le jour du scrutin. En guise de bouquet final, le Président arbore non sans fierté une chemise et une pochette de couleur orange, une couleur qui constitue le support électoral du parti TGV/IRD, dont il en est le fondateur.

Porté par un électeur lambda, ces habits ne signifieront pas grand-chose mais vêtus par le Président de la République, qui plus est fondateur du parti orange, il y a une communication visuelle qui ne dit pas son nom. Là encore, le principe de neutralité du Président de la République est remis aux oubliettes.

Cependant, la majorité de la population n’est pas dupe de ces manœuvres. Les élections municipales de 2019 illustrent le ras le bol du citoyen et ont connu un très fort pourcentage d’abstention. Pour l’année prochaine, le projet de loi des Finances 2020 prévoit les tenues d’une sénatoriale anticipée et d’un référendum. Les observateurs s’indignent de ce projet de tenue d’une sénatoriale anticipée puisqu’il est stipulé dans la Constitution, en son article 80, que le mandat des actuels Sénateurs est de 5 ans. Et que, dans son Avis rendu public récemment, la HCC a été catégorique pour signifier que ce mandat de 5 ans ne pourra point faire l’objet d’une quelconque modification.

Comment donc le pouvoir va-t-il procéder à une élection anticipée des Sénateurs ? En tout cas, tout forcing de l’Exécutif, sur ce sujet, s’apparentera à une dérive autoritaire, voire dictatoriale. En ce qui concerne l’autre projet du pouvoir en place de convoquer les électeurs à un référendum, le danger pour la Nation reste incontestable dans la mesure où quand un Président de la République voudrait aujourd’hui modifier une Constitution qu’il a pourtant lui-même façonnée sur mesure dix années auparavant, l’on ne peut que se poser une question pertinente : s’acheminerions-nous vers l’instauration d’une pensée unique, voire vers une dérive dictatoriale ?

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