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Lilia Randriamifidimanana – « Les entreprises ont besoin de souffler »

Pour la première fois, une femme se trouve à la présidence du Jeune patronat de Madagascar. Lilia Randriamifidimanana a plusieurs cordes à son arc. Entretien exclusif avec des idées novatrices.

Votre accession à la présidence du JPM, est-ce l’apogée de votre carrière professionnelle ou une reconnaissance de vos mérites ?

Ni l’une ni l’autre. J’ai encore beaucoup d’années de carrière professionnelle devant moi et j’espère que mon “apogée” se conjugue au futur. Pour ce qui est de la reconnaissance de mes mérites, il faudra demander à mes pairs. Mais si la question est de savoir si je suis légitime à ce poste: la réponse est oui. Je pense avoir un track record suffisant dans le monde de l’entrepreneuriat à Madagascar pour comprendre les enjeux des jeunes patrons, les représenter, et apporter mon aide.

Le JPM, en quel­ques chiffres, représente-t-il l’ensemble des jeunes chefs d’entreprise ?

Historiquement, le JPM, ou Jeune Patronat de Mada­gascar, a été créé au début des années 1990 par de jeunes entrepreneurs malgaches qui sont rentrés de l’étranger et ont créé leur entreprise. Les membres fondateurs sont aujourd’hui des références du secteur privé, pour ne citer par exemple que Thierry Rajaona qui est le président du GEM. Au fil des années, les présidents du JPM qui se sont succédés Serge Andriantsitohaina, Thierry Rajaona, Iharizaka Rahaingoson, Alain Razafindrabe, Hagasata Rakotoson, Lala Andriama­nami­sata, Ndrina Ralaimanisa, Nirina Rajaonary, Nirina Ratovoson, etc. ont toujours été des hommes bien ancrés dans le tissu du monde des entreprises. On peut donc dire, dans un premier temps, que le JPM a toute sa place pour représenter les jeunes chefs d’entreprise, de par son histoire et de par ses dirigeants. Maintenant, pour être représentatif de tous les jeunes patrons d’aujourd’hui, nous devons répondre à un enjeu de recrutement qui se doit d’être inclusif: avoir des membres entrepreneurs mais aussi des cadres dirigeants d’entreprises et d’institutions publiques, car tous ces acteurs ont un rôle à jouer dans le dynamisme du secteur privé. Il se doit aussi d’être inclusif par l’hétérogénéité de ses membres: plus de femmes, plus de nationalités et de groupes ethniques, et des jeunes sur tout le spectre d’âge entre 18 et 45 ans.

Fait-il partie d’autres groupements économiques ?

Le JPM siège à la vice pré­sidence du GEM. C’est d’ailleurs une opportunité formidable pour les membres qui bénéficient ainsi des informations, des activités et du réseau du GEM, via le JPM qui a des critères d’éli­gi­bilité qui sont plus accessibles.

Quels sont les traits essentiels de votre programme ?

Accueillir, fédérer et rassembler des jeunes leaders à Madagascar pour un impact positif sur le secteur privé, cela autour d’événements que nous allons organiser. Au programme, deux grands rendez vous en décembre 2022 et en mai 2023, respectivement l’édition d’un classement 45 Under 45 des dirigeants de moins de 45 ans qui font bouger les choses, et un forum pour le financement des entreprises. Il y aura aussi des rendez-vous réguliers, plus informels et conviviaux, avec les Jeudi du JPM et les réunions en afterwork ouverts aux non-membres.

Quelle est votre perception de la situation économique et financière actuelle dans le pays ?

Le grand sujet du moment, c’est l’inflation et l’augmentation du pouvoir d’achat. Pour y parer, l’État propose d’un côté une barrière des prix des PPN, et de l’autre une augmentation des salaires prise en charge en partie par l’Admi­nistration. Ce sont des efforts louables, mais pour des solutions ponctuelles à des situations exceptionnelles. À peine sorti d’une crise, le secteur privé a lui aussi besoin de souffler. Toutes les entreprises ne peuvent pas se permettre d’allouer une trésorerie supplémentaire aux salaires, si en plus, de l’autre côté, certaines voient leur prix de vente limité par l’État. Il serait injuste que des entreprises en viennent à devoir rogner sur leur marge.

Avez-vous des suggestions à faire ?

Aider les entreprises, c’est aider la population qui en est salariée, et tous ceux qui bénéficient directement ou indirectement du secteur formel. Il faut prioriser les infrastructures de base, et investir dans le capital humain. En dehors du contexte international et des spéculations sur les répercussions de la guerre en Ukraine, si aujourd’hui la vie est chère à Mada­gas­car, c’est aussi parce que les coûts de production sont chers (on a le coût de la con­- sommation d’électricité parmi les plus chers du monde), les coûts logistiques sont chers (les axes routiers stratégiques sont longs et parfois en mauvais état). Combien les entreprises pourraient-elles économiser sur ces postes s’ils pouvaient améliorer leur performance à ce niveau ? Ensuite, on oublie souvent que c’est l’humain qui fait marcher l’économie, et non l’inverse. Pour que les jeunes puissent prétendre à une augmentation de leur niveau de vie, il faut leur assurer une formation sur un métier qui est demandé sur le marché national et international, et des compétences aux standards internationaux. Des pays comme le Brésil par exemple proposent des programmes “Sciences sans frontière” qui permettent à de jeunes bacheliers de poursuivre leur formation à l’étranger aux frais de l’État. L’Europe a mis en place des programmes Erasmus. Si aujourd’hui on fait face à une fui te des cerveaux et que la diaspora ne revient pas, c’est parce qu’ils n’ont pas, à raison, de sentiment de redevabilité dans leur parcours académique. S’il faut que le changement soit apporté à Mada­gascar, ça ne peut être que par des hommes et des femmes du pays qui en ont les compétences.

Il est aujourd’hui question d’entreprendre. Tout le monde peut-il réussir dans ce créneau ?

La réponse universelle est non: l’entrepreneuriat n’est pas fait pour tout le monde. Au-delà des compétences et de l’environnement, c’est un état d’esprit de résilience, de détermination, d’agilité, de leadership, et même avec toutes ces cases cochées, le succès n’est pas garanti. La règle générale est que 80% des nouvelles entreprises ferment dans les 3 premières années, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Rapportée au contexte malgache, la question primordiale de la survie au-delà des 3 premières années est plus difficile qu’ailleurs. Peu de jeunes ont une épargne à investir ou de famille prête à les soutenir financièrement le temps de passer d’une idée à une entreprise. Ici, réussir ou échouer dans l’entreprenariat tourne autour de la nécessité immédiate: soit il n’y a pas de plan B et il faut réussir à faire rentrer de l’argent, soit il n’y a pas de plan B et il faut vite abandonner un rêve pour assurer le quotidien. Mais il faut aussi dire qu’être entrepreneur n’est pas le Graal profes­sionnel : on peut s’épanouir professionnellement en gravissant les échelons dans une grande entreprise ou une institution, en étant à un poste décisif dans une PME, en exerçant une profession libérale, en ayant une carrière internationale, etc .

Qu’est-ce qui manque aux jeunes Malgaches pour avoir un réel succès sur le plan international ?

D’emblée, je tiens à dire qu’il existe déjà des entreprises de jeunes malgaches qui ont du succès à l’international. D’après moi, leur point commun, c’est la curiosité sur le monde qui nous en toure. Il faut rompre l’isolement et se familiariser aux best practices des industries qui nous concernent. Partir à la conquête internationale demande une connaissance technique du marché dans lequel on souhaite se lancer, une culture du financement et de l’ouver­ture en capital, s’entourer de compétences compétitives et former des partenariats stratégiques. Tout cela dépend en grande majorité du porteur de projet, et un petit peu de l’écosystème Car oui, s’il faut remettre l’église au milieu du village: on est en concurrence avec d’autres jeunes du monde, éduqués dans les universités Ivy League, qui travaillent avec des équipes ultra-qualifiées et expérimentées, qui ont des compétences et des infrastructures à portée de main, dans un contexte international où les start-up sont financées et conseillées à des stades précoces. Un écosystème similaire existe aussi à Madagascar: il y a des investisseurs, il y a des programmes de formation, il y a des personnes compé­tentes, il y a des incubateurs, il y a une ouverture à l’internationale, mais encore faut-il y avoir accès. C’est le rôle de groupements comme le nôtre de faire le lien.

L’environnement des affaires qui prévaut est-il propice à leur épanouissement ?

Dans n’importe quel pays, c’est l’art et la manière de naviguer dans un environnement particulier, avec ses cartes en main, qui fait le succès d’un entrepreneur. À Madagascar, il y a des freins, et toutes les choses qui viennent d’être citées peuvent décourager. Mais il y a aussi des opportunités, que l’on ne peut pas trouver ailleurs, il faut savoir les repérer.

Vous êtes à la tête d’une société. Peuton en savoir davantage ?

Je suis rentrée en 2015, et j’ai fondé et je dirige une entreprise qui s’appelle Ivana. Nous gérons les projets de construction à Madagascar, pour des personnes qui habitent à l’étranger, sans qu’ils n’aient à se déplacer.

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