Dossier

L’eau : opportunité de social-business-model pour les femmes dans le Grand Tanà

Dr Sandra Njatomalala Ratsiazo, docteur en gestion des ressources naturelles  et développement, diplômée en droit privé, intervenante en genre  et développement, enseignante-formatrice à l’ISCAM.

«En chinois, le mot crise est formé de deux caractères. L’un représente le danger, l’autre l’opportunité. »

(J. F. Kennedy). La situation de crise liée à l’eau, qui affecte plus les femmes en milieu urbain, serait l’occasion d’explorer les opportunités au niveau local, que ce soit en termes de changement de comportement lié à l’eau ou en opportunités d’affaires. Tant que l’eau potable reste un bien qu’on doit payer mais qui ne génère pas d’autres valeurs ajoutées, à part son utilisation fonctionnelle pour l’usage quotidien, son utilisation dans les quartiers vulnérables diminue. Elle est passée de 66 litres/j/habitant en 2007 à 26 litres/j/habitant en 2012 (ARTELIA, 2014). Or l’optimisation de l’exploitation des bornes fontaines assurent leurs pérennisations.
Les liens entre les femmes et l’eau sont vitaux dans la société malgache car en devenant un bien commun non gratuit, l’eau a un impact sur l’économie. La difficulté d’approvisionnement a atténué le rôle reproductif de « chercheuse d’eau » surtout en milieu urbain. Par ailleurs, sachant que les femmes et les enfants sont les plus touchés par la malnutrition et les problèmes de santé, l’explosion urbaine n’arrange pas la situation. Changer la vision sur l’eau en milieu urbain en créant une économie circulaire se présente, dès lors comme un modèle économique exploitable au niveau local garant d’un développement durable.

L’eau, élément vital non-substituable, exploitable, à optimiser

L’eau est un élément vital non-substituable, elle est également une ressource essentielle au développement des sociétés humaines (domestique, agricole, industrielle, énergétique, etc.) et de l’environnement. En matière de ressources en eau, Madagascar dispose d’un potentiel annuel de 625,659 milliards m3. On en utilise 14,398 milliards m3 dont 0,132 milliard m3 en eau potable. « Nous disposons de l’eau en quantité et en bonne qualité repartie inégalement d’une région à l’autre, mais il faudra trouver une manière plus efficiente pour sa gestion, au-delà de son aspect de bien commun social », selon la thèse de Felaniaina Rakotondrabe, Ph.D. Hydrogéologie et hydrochimie.

Pour Antananarivo, le taux de desserte moyen en eau potable est de 46,5%, avec un accès au branchement privé de 53,4%, et en borne-fontaine de 45,7%. La différence de consommation entre le particulier qui bénéficie de branchement privé et le ménage qui s’approvisionne auprès des bornes-fontaines est significative et pertinente car de l’ordre de 113 litres/jour/personne pour le privé et de 37 litres/jour/personne pour les bornes-fontaines 1. Cette grande différence s’explique par la gestion des bornes fontaines qui réduit l’accès des ménages urbains à l’eau potable. L’ouverture des bornes fontaines est règlementée. En moyenne, les bornes-fontaines ouvrent 6 à 8 heures par jour et les utilisateurs font généralement la queue entre quinze (15) minutes et une heure (1h) pour chercher de l’eau, ou plus exactement pour acheter cette denrée ou marchandise non-substituable. En tout cas, le prix de l’eau varie selon les points d’eau et le volume du bidon d’une part, et selon qu’il est livré à domicile ou non d’autre part. Un bidon d’eau de 30 litres vaut entre 30 ariary et 100 ariary et il peut aller jusqu’à 300 ariary si livré au domicile de l’utilisateur.

Au vu des rôles multiples des femmes au foyer et du fait qu’elles optent plus pour des récipients individuels par commodité, le recours à des livreurs est plus courant. Les hommes sont plus présents dans les bornes-fontaines où ils s’approvisionnent en eau et les livrent dans les foyers, et gargotes. Les femmes, pour leur part, se contentent de la quantité domestique dont leurs foyers ont besoin… Chercher de l’eau est devenu une activité génératrice de revenus, plus pour les hommes que pour les femmes, actuellement.

Les nouvelles variables dans la chaîne de valeur eau potable dans les parties Distributeur – Client peuvent constituer un point de départ pour créer d’autres valeurs ajoutées dont l’agriculture urbaine pour les femmes.

Économie circulaire eau et agriculture urbaine familiale

En s’inspirant du fonctionnement des écosystèmes naturels, l’économie circulaire prouve déjà que l’efficience de l’utilisation des ressources crée à la fois de la valeur économique, sociale et environnementale. Son objectif ultime est de parvenir à découpler la croissance économique de l’épuisement des ressources naturelles par la création de produits, services, modèles d’affaires et politiques publiques innovants 2.

À titre d’exemple, la récupération des eaux usées et leur réemploi ; les eaux de rinçage des vaisselles et des linges servent à arroser les plantes ou à nettoyer ; filtrer l’eau des douches pour laver les voitures ou nettoyer les toilettes sont des formes d’économie circulaire, au niveau ménage, qui pourrait déboucher sur une idée d’affaire au niveau local. Selon José Graziano da Silva, « Les faits prouvent que lorsque les femmes peuvent agir de manière autonome, les exploitations sont plus productives, les ressources naturelles sont mieux gérées, la nutrition est améliorée et les moyens d’existence sont plus sûrs »3.

On peut imaginer une stratégie pour créer des social business model en incitant les femmes des quartiers vulnérables aux types d’agriculture initiés dans le cadre du programme AULNA « Agriculture Urbaine Low Space no Space à Antananarivo 4». On peut effectuer des cultures de légumes sur des dispositifs à très faible emprise spatiale, comme les agrisacs, les tours de pneus, les tables de culture ou même des bambous suspendus aux murs mais en utilisant l’eau potable pour l’irrigation.
Sensibiliser les femmes sur les vertus de l’AULNA permettrait de repenser l’économie sur l’eau, la nutrition, la santé et l’environnement de manière intégrée en milieu urbain en générant des revenus.

Optimisation de l’eau potable pour la pérennisation des infrastructures

Des efforts sont menés par l’État et les partenaires techniques et financiers pour le secteur Eau dont l’implantation de nouveaux points d’eau. Mais le défi principal est la pérennisation des infrastructures sachant que le budget de l’État malgache alloué au secteur de l’Eau, l’Assainissement et de l’Hygiène est de l’ordre de 0,3% du budget global de l’État (UNICEF, août 2019). Dès lors, on comprend très bien les difficultés des Collectivités territoriales décentralisées (CTD) qui sont les maîtres d’ouvrages pour faire face aussi bien à l’extension des infrastructures que de la maintenance de celles déjà existantes. Le prix à payer par les usagers est destiné à couvrir les dépenses relatives à l’exploitation incluant les maintenances, les taxes dont la TVA depuis deux ans, alors qu’il faut s’en tenir au tarif social pour ce bien commun.

Un effort conjoint relatif à l’identification des économies circulaires sur l’eau, en tant que bien économique commun, et la possibilité de produire des biens de consommation par les femmes devraient être menés pour une utilisation optimale de l’eau potable et impulser la consommation productive. Considérer le développement local de manière systémique en mettant comme points d’appui les femmes, l’eau et l’agriculture urbaine en milieu urbain serait un moyen de promouvoir le respect des droits économiques et sociaux à la fois, et créer des affaires.

Suivi-évaluation systémique pour un changement de paradigme lié à l’eau potableLes enjeux liés à l’eau potable sont multiples : besoin fondamental, santé, agriculture, éducation, lien social et culturel, économie, développement durable de la ville, bien de consommation ; si bien que les soucis de la gestion de la distribution d’eau potable impactent sévèrement à la fois la vie des ménages et des entreprises… Une maîtrise de sa gestion serait une des clés fondamentales pour optimiser les ressources et impulser des idées d’affaires qui y sont liées.

Mettre en place une base de données systémique au niveau local notamment à la Commune, permettrait de faire une évaluation sur l’utilisation de l’eau, l’agriculture urbaine familiale, la santé, le social et l’économie. Les évaluations systémiques incluront des aspects socio-économiques au-delà de la seule consommation d’eau potable et identifieront des recommandations y afférentes via une approche sociotechnique.

L’amélioration de la politique publique territoriale se basera sur les évidences et les résultats des évaluations obtenues. On pourra attirer ainsi des entreprises sociales sur les opportunités locales susceptibles d’être pratiquées par et avec les femmes autour de l’eau potable et élaborer des social-business-model adaptés.

Comment agir sur la responsabilisation des acteurs à la base, de manière individuelle et collective pour un mode de production et de consommation responsable à l’échelle locale tout en développant un business rentable ?

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