Magazine

Vie de femmes – L'avortement, ce drame sous licence

Soixante quinze mille avortements sont pratiqués clandestinement à Madagascar, selon les chiffres du ministère de la Santé publique évoqués à l’Université d’Ankatso. C’était le 27 septembre, lors d’un hommage à Simone Veil, à l’initiative du Conseil national des femmes de Madagascar. Derrière ces chiffres, des vies sont en jeu.

Niaina avait 27 ans, au moment où elle a choisi de se faire avorter. Elle est tombée enceinte après deux années d’une histoire qu’elle « ne prenait pas au sérieux ». Elle se confie : « Je me suis fiée à une contraception naturelle, en suivant le calendrier. Totalement inefficace. »  Niaina s’est rendue dans une clinique privée pour une interruption de sa grossesse.  « L’acte s’est fait au bout d’un couloir, derrière une porte où une petite pièce étroite peut accueillir un lit d’hôpital. L’opération a duré quinze minutes. À peine. »

 Un drame ineffaçable

Pour Niaina, l’avortement reste un drame personnel et ineffaçable dans sa mémoire. « D’un côté, je savais ce que je devais faire et pour cela, je n’ai aucun regret. De l’autre côté, le poids moral et psychologique est énorme. C’est surtout le silence qui me pèse, car dans la mesure où l’acte est interdit, je ne peux pas vraiment en parler. Je dois garder ça pour moi. Pourtant, j’aurais pu, rien qu’en parler, expliquer certaines choses aux filles, aux garçons, aux couples et faire que ce drame se reproduise de moins en moins. »

« Drame » est le mot qui revient dès lors qu’on parle d’avortement. Simone Veil, dans son historique discours devant le Parlement français en 1976, le disait déjà : « Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. »

 Paradoxe insupportable

1976, c’est aussi l’année où Perlette, aujourd’hui 62 ans, a opté pour un avortement. « À cette époque, on ne parlait  de sexualité à quiconque et surtout pas à nos parents, ni même à n’importe quel adulte. Le planning familial était quasiment inconnu. » Se rendant compte de sa grossesse, elle s’est confiée à sa mère qui avait exigé qu’elle avorte. « Dans les années 70,  une fille-mère avait toutes les chances de voir son avenir sombrer. Ma grossesse était synonyme de honte. Mais c’est un paradoxe insupportable: je me faisais avorter pour éviter le mépris de ma communauté, mais l’acte même d’avorter est considéré comme méprisable par cette communauté. Cette même communauté qui trouve tout aussi méprisable ou dangereux d’enseigner l’éducation sexuelle aux jeunes. »

Une éducation sexuelle qui, quarante ans plus tard, reste toujours balbutiante. Pour Perlette, c’est « une perte de temps » pour notre société. « Nous considérons à tort qu’éduquer les jeunes sur la sexualité, sur les contraceptions, sur le fonctionnement de leurs corps les inciteraient à avoir une activité sexuelle précoce. Mais je constate, sur ma propre expérience, que le revers de la médaille est cher payé. On ne se rend pas compte du drame et des conséquences d’une grossesse non désirée. Consacrer du temps pour transmettre les bonnes pratiques n’est vraiment pas trop demandé. »

Dépénaliser l’avortement?

Faut-il dépénaliser l’avortement? Pour Perlette, la réponse n’est pas évidente. « Je viens d’un milieu très conservateur. Le poids de la religion chrétienne est important. Je pense que je ne pourrais pas ne pas en tenir compte. Pour moi, il faut plutôt renforcer l’éducation sexuelle et l’accès à la contraception. » Le pasteur Lalaina Rajaonah, qui a abordé le thème des enjeux éthiques de l’avortement, lors des discussions sur la loi Veil à Ankatso, souligne : « Il y a sans doute des réflexions à mener sur la question, notamment en cas de pathologie grave de la grossesse. Néanmoins, la position chrétienne est claire : nous protégeons la vie qui est sacrée. »

Pour Niaina, dépénaliser l’avortement est un débat qu’elle considère « inéluctable ». « Tôt ou tard, il faudra avoir ce débat, il faudra en parler. L’avortement clandestin est dangereux. La solution est de faire en sorte que ces opérations se fassent dans un milieu médical, par un personnel médical et avec un accompagnement psychologique avant, pendant et après. Avant, pour bien savoir si l’avortement est la seule solution possible, si d’autres recours ne sont pas envisageables. Pendant, car ce n’est pas un acte anodin. Et après, parce qu’une fois que c’est fait, c’est une blessure vive avec laquelle on doit vivre. »

L’initiative du Conseil national des femmes de Madagascar lance le débat autour de la loi sur l’interruption volontaire de la grossesse. Un sujet difficile, dans un contexte social où les tabous et les non-dits sont monnaie courante. « Le but est qu’il n’y ait plus d’avortement. Mais avant d’y arriver et pour y arriver, nous devons, entre autres, faire en sorte que celles qui doivent recourir à l’avortement aient droit à des soins adéquats et dans un centre hospitalier », selon les explications des représentantes du Conseil national des femmes de Madagascar.

D2Paroles d’hommes

« S’il existait  quelque part une solution, un recours autre que l’interruption volontaire de la grossesse, soyez certains que je choisirais ce recours. Mais nous nous devons d’être réalistes. Ce combat pour la dépénalisation de l’avortement n’est pas le combat des seules femmes, les hommes se tiennent à leurs côtés. En ce qui me concerne, je n’ai pas d’objection à faire ratifier le protocole de Maputo. Je suis d’avis que les femmes ont le droit de disposer de leurs corps et de leurs existences » (Dr Kolo Roger, sénateur et ancien Premier ministre).

D3« J’ajoute ma voix à l’hommage rendu à Simone Veil qui fut une femme d’exception. Nous avons besoin d’avoir cette force de dire non, de dénoncer une situation qui est maintenant dépassée » (Jean-Omer Beriziky, ancien Premier ministre).

 

Une loi qui s’inspire du XIXe siècle

L’article 317 du code pénal condamne l’avortement ainsi que quiconque aura pratiqué un avortement ou indiqué les moyens de pratiquer cet acte. Le personnel médical et initié peut encourir une suspension de cinq ans de toute activité professionnelle, voire d’une incapacité absolue d’exercer la profession. « Ces dispositions du code pénal sur l’avortement se sont inspirées du code Napoléon qui date de 1810. Certains passages sont de véritables copies de cet ancien code. C’est tout de même étrange que ces dispositions soient toujours en vigueur, quarante ans après le discours de Simone Veil », commente Mireille Rabenoro, présidente de la Commission nationale indépendante des droits de l’Homme.

« Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame » (extrait du discours de Simone Veil).
« Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame » (extrait du discours de Simone Veil).

Les organes internationaux des droits de l’homme recommandent « de légaliser l’avortement, au moins lorsqu’on est en présence de cas de grossesse préjudiciable à la santé de la mère ou de graves malformations fœtales, mais aussi dans les cas malheureux d’incestes ou de viols », souligne Mireille Rabenoro. Ces mêmes organes internationaux appellent les États membres à « revoir leur législation en vue d’éliminer la prohibition sans exception de l’avortement qui incite les femmes à recourir à des avortements à risque, mettant leur vie et leur santé en danger », comme l’indique le Comité des droits de l’homme, en juillet 2017.

Ratifier le protocole de Maputo pour protéger les femmes

« Ratifier le protocole de Maputo des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des femmes est une étape importante », explique Noro Ranaivozanany du Conseil national des femmes de Madagascar. « Ce protocole est le premier instrument juridique contraignant pour les pays africains, en ce qui concerne la santé des femmes. »  En effet, l’article 14 du protocole que Madagascar n’a pas encore adopté, aborde les « droits à la santé et au contrôle des fonctions de reproduction ».

Le protocole de Maputo, traduit en malgache
Le protocole de Maputo, traduit en malgache

François Butedi, conseiller au sein de l’Union Africaine commente : « Cette disposition signifie qu’il est du devoir de l’État qui ratifie ce protocole de protéger les femmes contre toutes situations qui les mettent en danger. C’est le cas des avortements clandestins qui sont effectués dans des conditions douteuses et dangereuses. Le refus intentionnel de l’accès à l’avortement médicalisé, dans les circonstances décrites dans cet article 14, est en soi une forme de violation des droits de la femme, à sa santé, sa vie et sa dignité. »  Le protocole de Maputo dresse cependant les balises. « Nous parlons ici d’interruptions de la grossesse dans des cas spécifiques. Ce n’est pas un droit absolu. »

Soixante quinze mille avortements chaque année

Selon les estimations du ministère de la Santé publique, 75 000 avortements sont pratiqués à Madagascar chaque année. Dans le seul hôpital universitaire de gynécologie obstétrique de Befelatanana, 350 cas ont été recensés en 2009, dont quinze se sont soldés par le décès de la femme. Si on applique le taux de mortalité par avortement pour l’Afrique de l’Est qui est de 770 décès pour 100 000 interruptions de grossesse, on estime que plus de 500 femmes malgaches décèdent chaque année des complications d’un avortement clandestin. Ces avortements provoqués sont responsables de  13% des causes de mortalité maternelle sdans la Grande ile.

Pendant l'hommage à Simone Veil, le 27 septembre, la salle regarde un extrait du discours de Simone Veil devant le Parlement français, en 1976. --------------------------
Pendant l’hommage à Simone Veil, le 27 septembre, la salle regarde un extrait du discours de Simone Veil devant le Parlement français, en 1976.

Sur les 67 800 décès dus à des complications de l’avortement, 300 sont répertoriés dans les pays développés et  67 500, dans les pays en voie de développement. On estime que dans un pays en voie de développement comme Madagascar, il y a 330 décès pour 100 000 avortements contre 0,7 dans les pays développés. Ces chiffres, partagés par la Commission nationale indépendante des droits de l’Homme (CNIDH), sont les résultats des enquêtes menées par le Nigérien Friday Okonuafa,  professeur d’obstétrique et de gynécologie et doyen de la Faculté des Sciences médicales de l’Université du Bénin au Nigeria.

« Il a été également constaté que le niveau d’instruction n’influe pas sur le choix ou non d’avorter. La femme qui fait le choix d’avorter, est de toutes les classes sociales », précise Mireille Rabenoro, de la CINDH, bien que les femmes qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté ont plus de mal à s’en sortir.

Textes et photos: Mialy Randriamampianina

 

Commenter

Ce formulaire recueille votre nom et adresse e-mail afin que nous puissions valider votre commentaire. Veuillez consulter notre politique de confidentalité afin de prendre connaissance sur la façon dont nous protégeons vos informations.
Je consens à ce que L'Express de Madagascar collecte mon nom et email..

Cliquez pour commenter