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Chronique

Qui pour sauver Air Madagascar?

Dans une publicité d’Air France, datant de 1954, était lancé ce qui allait devenir un leitmotiv, dès avant la naissance d’Air Madagascar: «le réseau local malgache, extrêmement dense, dessert 38 villes et escales» (in Annuaire Noria).

Dix ans plus tard, au détour d’une autre publicité d’Air France, qui se revendiquait «le plus grand réseau du monde», on apprend que, par deux services hebdomadaires, un jet reliait Paris à Tananarive, avant des correspondances immédiates pour La Réunion et l’île Maurice. En 1964, Madagascar avait donc pu être un «hub» vers les îles australes (in «Madagascar, continent du futur», par Maurice Tyack).

Le Gouvernement malgache (in «Dix ans d’équipement (1959-1969)», Ministère de l’Équipement et des Communications, Tananarive, 1970) n’allait pas être en reste pour revendiquer cette «prouesse»: «Un des réseaux les plus denses du monde: 60 escales régulières disposées en toile d’araignée; aux petites localités, infimes points de repères sur la carte, comme aux grandes villes ou aux stations réputées, qui attendent fiévreusement leur lot de touristes en mal de dépaysement, les ailes d’Air Madagascar sont désormais familières. L’avion n’est plus un luxe. Il est une nécessité. Ce mot revêt toute son ampleur quand on pense à la trentaine d’escales du Réseau social qui ne peuvent rien lui offrir en échange. Mais, le progrès est infini et le jour viendra où la tâche sera partagée» (p.56).

Si le progrès est infini, l’exploitation à perte du réseau dit social grèvera durablement les comptes de la Compagnie nationale faute d’un accompagnement budgétaire spécifique à la hauteur du choix politique. Parce qu’au départ, la volonté politique d’associer Air Madagascar au désenclavement du pays profond fut clairement énoncée et assumée: «Le 23 août 1961, un décret concrétisait la prise de conscience par le Gouvernement d’une nécessité qui, bien qu’urgente, n’en était pas moins délicate: celle de doter la jeune République d’un instrument pour l’exploitation de ses transports aériens, moyen de s’affirmer sur le plan international et de vaincre la disproportion entre l’étendue du Pays et l’insuffisance des voies de surface sur le plan intérieur» (p.54). En soixante ans d’exploitation (le dernier vol purement commercial d’Air Madagascar, avec un appareil à ses couleurs, remonte à mars 2020), on a oublié d’élargir la réflexion à d’autres expériences similaires d’aménagement du territoire et de rééquilibrage régional (Italie, Espagne, Suède, Canada, Australie, etc.).

En 1970, la flotte d’Air Madagascar comprenait un Boeing 707, un Boeing 737, 5 «DC4», 6 «DC 3», 1 «Nord 262», 7 Piper Aztec, 3 Piper Navajo, 2 Piper Cherokee. Et «le réseau intérieur le plus dense du monde» était devenu un slogan commercial autoproclamé, comme nous avions pu nous-mêmes consacrer le Zoma d’Analakely de «marché à ciel ouvert le plus vaste du monde». Si 13 octobre 1961, la piste d’Arivonimamo avait pu accueillir le tout premier atterrissage du quadriréacteur long-courrier de l’époque, un Boeing 707, la longueur limitée (2900 mètres) de la piste incita à rapatrier le trafic international sur Ivato, à partir du 26 juin 1967.

Toute une histoire. Je ne dus pas être le seul Malgache à m’être identifié à un avion d’Air Madagascar, simplement, et bêtement, posé sur un tarmac étranger. Dans la nostalgie récurrente du pays, c’était déjà la promesse d’un je-ne-sais-quoi du pays: la langue du personnel de bord, la musique de fond, la bière nationale. À cette distance, même les à-peu-près avaient un charme familier.

La révélation récente de 70 millions de dollars de pertes, bien avant la crise du Covid-19, annonce-t-elle une prochaine sentence que personne ne souhaite entendre? Au-delà de l’affect, il y a également le symbole qui n’est pas simplement symbolique d’une île déjà sans marine digne de ce nom, et avec la perspective de se retrouver sans compagnie aérienne nationale.

C’est de l’ordre de l’irrationnel. C’est de l’ordre d’une autre volonté politique assumée, qui fasse écho à celle des années 1960 et 1980, avec un meilleur accompagne­ment économique.

3 commentaires

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  • La disparition d’Air Madagascar serait effectivement une grande tristesse pour le Malgache que je suis. « La langue du personnel de bord, la musique de fond », tout ça on ne la trouve nulle part ailleurs. Et que dire du « tompokolahy sy tompokovavy, miditra ny morontsirak’i Gasikara isika ankehitriny », au retour d’Europe, annonçant que le pays, la famille est proche !

  • La disparition d’Air Madagascar serait très triste pour le Malgache que je suis. C’est la seule compagnie où on a le pays dans « la langue du personnel de bord, la musique de fond » comme le dit VANF… Dans le « hen’omby ritra » ou le « vary amin’anana » servi à bord aussi. Et que dire quand, de retour d’Europe, vous entendez « tompokolahy sy tompokovavy, faly milaza aminareo fa miditra ny morontsirak’i Gasikara isika izao », qui vous fait sentir que le pays, la famille, les amis se rapprochent.

  • Bonjour, je suis vazaha et pour moi , il était inconcevable de partir à Madagascar sans Air Madagascar. Tout concourait à ce dogme : j’étais dorlotté par le personnel féminin, prélude charmant à ce que serait mes vacances, je me faisait des copines et des copains avant l’atterrissage, il y avait une réduction sur les vols intérieurs, de temps en temps , j’ai pu squatter en toute impunité en classe affaire pendant le vol de nuit, occuper une rangée de quatre sièges libre dans une rangée pour dormir en classe économique et me réveiller le matin sous les cocotiers , etc, Les excés de baggages ?? Quelques larmes de crocodiles au comptoir m’éxonéraient des 10 kg d’éxcedent , les Malgaches sont charitable, compatissant- Madagascar, c’est pour moi la liberté, jouir une liberté inimaginable en Europe avec des régles contraigantes, ses petits policiers intériorisé chez chaque humain, – Jamais on ne m’aurait vu j’ai Air France, ou de toute façon on m’aurait viré. La liberté, j’ai enfin compris ce que ce mot voulait dire, et les prémisses de ce bonheur , c’était déjà l’avion en toge rouge qui m’emportait jadis dans les terres rouges..