Chronique

On ne décrète ni n’abolit les mentalités

Le 4 août 1789, l’Assemblée Nationale constituante française votait l’abolition des privilèges féodaux. De toutes les inventions de la Révolution française, elle est la seule pérenne, aucun régime ultérieur ne rétablissant ces privilèges féodaux. Encore plus remarquable, c’est la noblesse qui aura renoncé d’elle-même à ses privilèges, même si dans les campagnes, les populations convergèrent vers les châteaux pour brûler les «parchemins antiques».
«En une nuit, l’homme cultivateur est devenu l’égal de celui qui, en vertu de ses parchemins antiques, recueillait le fruit de ses travaux». Peut-être. Mais, si les privilèges féodaux ont disparu, 230 ans plus tard, il en demeure de moins privilégiés que d’autres. À bientôt 10.000 euros le mètre carré dans Paris intra muros, la Capitale de la France sera de plus en plus inaccessible aux classes moyennes.

Dans son livre «Neuf ans à Madagascar», le général Gallieni revendique fièrement l’arrêté du 17 avril 1897 qui abolit les privilèges féodaux : «supprimer les vodivona ou fiefs et enlever leurs privilèges aux tompomenakely» (pp.58-59). Le Gouverneur Général avait déjà aboli la royauté, sans en référer au Gouvernement à Paris, par l’envoi en exil de la Reine Ranavalona III fin février 1897. Gallieni avait également montré la toute-puissance de la République en faisant ouvrir les tombes royales Fitomiandalana pour les déplacer quelques mètres plus loin dans le Rova-Nord, et en faisant exhumer, entre autres, les dépouilles royales d’Andrianampoinimerina et de Ranavalona 1ère pour les transporter du Rova d’Ambohimanga au Rova d’Antananarivo. Son prédécesseur Hippolyte Laroche avait lui aboli l’esclavage le 27 septembre 1896.

120 ans après cette série de gestes symboliques, la société merina en particulier, et la société malgache en général, ne sont toujours pas idéalement égalitaires. Les privilèges féodaux ont peut-être disparu dans les textes, eux qui d’ailleurs n’avaient jamais eu besoin d’être codifiés, mais ils continuent d’imprégner les mentalités. Une inhumation dans la campagne d’Imerina, chez des «Terak’Ifohiloha», ceux dont la tombe porte le Tranomanara distinctif, montre la réalité banale de «l’histoire royale et ses résurgences contemporaines» (cf. Françoise Raison-Jourde, 1983).

Arrêté ou pas, Gallieni ou pas, les Andriana n’ont jamais renoncé à leurs privilèges. Mais, surtout, ce sont les descendants de leurs anciens Menakely, dépendants ou esclaves, qui en entretiennent la mémoire. C’est une relation complexe dans son apparente simplicité manichéenne entre Maîtres et métayers, héritiers montés à la Ville et «sauterelles» gardiennes des tombeaux. La multiplication des guillemets n’est qu’un expédient de ponctuation qui avoue la difficulté à rendre, même imparfaitement, les multiples facettes de cette réalité sociale.

Les décisions symboliques, d’une Assemblée Nationale ou d’un Gouverneur Général, restent effet d’annonce tant que la Culture ne les ont pas intégrées. On ne décrète pas les mentalités qui changent à leur rythme : 120 ans, 230 ans…

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