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Une Culture, unique et majuscule

Jamais, je ne me serai autant intéressé à l’imprimerie des livres anciens que je lis. C’est que, entretemps, un incendie s’est déclaré dans les locaux de l’Imprimerie Nationale. Sans gravité et sans trop de dommages, nous dit-on. Mais, dans un pays où la tension politique fait les larrons pyromanes, comment ne pas suivre à la trace la piste des feux allumés, plus ou moins accidentels, ici ou là: ce bloc universitaire à Majunga, ces bureaux du parquet à Maroantsetra, les locaux de la Cour des Comptes à Antananarivo…
L’Imprimerie Nationale est surtout connue pour le Journal Officiel, dont l’irrégularité pose la question grave de l’effectivité des lois promulguées mais jamais publiées à temps. Mais, autrefois, l’Imprimerie Nationale n’a pas été que «ça».
En 1981, la ministre de la Culture Gisèle Rabe­sahala avait confié à l’Imprimerie Nationale le soin de re-imprimer le vénérable «Tantara Ny Andriana» (la double majuscule, à l’article et au nom, désigne uniquement les souverains régnants). Cet ouvrage, une patiente compilation des traditions orales de la deuxième moitié du XIXème siècle par le jésuite François Callet, était l’ouvrage classique par excellence de l’histoire ancienne de l’Imerina.
Mais, la collection «Histoire politique et coloniale de Madagascar», monument que nous a légué Guillaume Grandidier, fut également l’oeuvre de l’Imprimerie Nationale où les derniers exemplaires étaient encore en vente, voilà une vingtaine d’années. C’est également le cas du recueil de poèmes de Jean-Joseph Rabearivelo (Presque-Songes et Traduit de la Nuit) ou du «journal de Robert Lyall» (datant de 1827). Les deux éditions modernes du Code des 305 articles, promulgué en 1881, que ce soit celui traduit et annoté par Gustave Julien, en 1932, (accompagnés des «Instructions aux Sakaizambohitra», édictées en 1878) ou celui édité par Eugène Thébault, en 1960. N’oublions pas les «Takelaka Notsongaina» de Siméon Rajaona, en 1963.
Je suppose, et j’espère, que les plaques de ces différents ouvrages (et de tant d’autres) sont en sécurité même s’il venait envie aux mêmes imbéciles qui ont incendié le Rova, en 1995, de reéditer leur forfait.
La même inquiétude, qui est déjà sollicitude, doit s’étendre aux imprimeries privées auxquelles on doit: le «Dictionnaire historique et géographique de Madagascar» (1966) et le «Rakibolana malagasy» (1985), tous deux de Régis Rajemisa-Raolison (imprimerie d’Ambozontany Fianarantsoa); «Histoire de Madagascar», Édouard Ralaimihoatra chez Société Malgache d’Édition (1969); «La signification religieuse du Fandroana», par Caleb Razafimino sur les presses de la FFMA; les «Manuscrits» de Louis Armand Chapelier pour les années 1803-1804 (Imprimerie Moderne de l’Émyrne); «La mission de Tananarive», par le jésuite Adrien Boudou, à l’Imprimerie Catholique (1940); «Le complot de 1857», par même Adrien Boudou, Imprimerie moderne de l’Émyrne (1943); «Ny Anganon’ny Ntaolo», par Lars Dahle, Trano Printy Loterana; «Ny ohabolan’ny Ntaolo», par Cousins et Parrett, Trano Printy Imarivolanitra.
Le dictionnaire encyclopédique «Firaketana», dont la version officielle attend la suite à partir de la lettre «M», était imprimé sur les presses «Firaketana-Fiainana». Mention spéciale au dictionnaire malgacho-anglais de Richardson, «printed by native printers at the press of the London Missionary Society», en 1885.
Ce mois de juin est rituellement consacré à la langue malgache. Cette langue, si elle doit vivre au quotidien, doit son intérêt et sa survie aux livres qui nous sont parvenus. Et donc aux imprimeurs, à l’imprimerie, héritière des Chinois (inventeurs du papier) et de Gütenberg (concepteur du procédé de multiplication).
Que les institutions culturelles soient éparpillées entre différentes «tutelles» compliquent inutilement la protection des fonds et leur mise en valeur: l’Imprimerie Nationale relève du Ministère des Finances; la Bibliothèque Nationale dépend du Ministère de la Culture; l’organisme photographique ANTA est une entité du Ministère de l’Information; le fonds cartographique et photographique du FTM appartient au Ministère de l’Aménagement du Territoire; les Archives Nationales et l’Académie Malgache sont rattachées à la Primature… Une unique «Tranobe Kolontsaina», Maison ou Fondation de la Culture, offrirait la visibilité qui fait cruellement défaut à notre Culture majuscule.

Nasolo-Valiavo Andriamihaja

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