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Chronique

Kérygme

Malgré dix années chez les Jésuites, j’avais oublié que Pâques était plus importante que Noël. C’est en tous cas la réponse du Pape François lors de l’audience générale du 27 mars 2018, sur la Place Saint-Pierre au Vatican, qualifiant la fête de la Résurrection du Christ comme «la mémoire commémorative d’un grand mystère».

Le vendredi 29 juillet 2016, à 5 heures 30 du matin, j’étais aux «matines» en la petite église d’Analaroa, localité du Nord de l’Imerina, à 3 heures de Talata-Volonondry, au carrefour des routes qui partent, à l’Ouest, vers Antanetibe, et au Nord vers Ambatomanoina. Le curé avait associé à ses prières l’âme de son homologue Jacques Hamel, égorgé en pleine messe par des jihadistes islamistes le 25 juillet 2016, là-bas, dans une très lointaine église de Saint-Étienne-du-Rouvray. Comme je l’écrivais dans une Chronique du 18 août 2016, «j’aurais aimé, pour l’édification de ces Chrétiens de la campagne, privés de journaux et sans accès à Canalsat ou Parabole, que le prêtre insistât davantage sur la barbarie du fanatisme islamiste actuellement à l’oeuvre dans le monde. Le ronron d’un rituel installé doit renouer avec l’apostolat des premiers temps, quand les Jésuites (Delbosc, Callet, Fabre, Malzac, Campenon, et bien sûr Berthieu) durent défricher dans la région Ambohibemasoandro-Anjozorofady-Anjozorobe».

À Pâques 2019, sur l’île de Sri Lanka, des attentats islamistes contre des églises chrétiennes avaient fait 268 morts. Le 28 mars 2021, en Indonésie, la cathédrale catholique de Makassar avait été la cible d’un attentat islamiste qui a fait plusieurs blessés parmi les Chrétiens venus assister à la messe des Rameaux. Chez les Chrétiens, plutôt que les prières convenues, quelles réflexions et résolutions ont suivi la lettre des Évêques de Madagascar d’il y a cinq ans, à l’époque d’une forte rumeur, jamais démentie, d’un assentiment gouvernemental à une inflation subite de 2000 mosquées: «On regarde avec indifférence le vol des cloches qui se répand ça et là, suivi d’intimidations pouvant aller jusqu’à l’assassinat de ceux qui protègent les biens de l’Église. Qui se trouve derrière tout cela? Il est difficile de résister au vandalisme des statues saintes se trouvant au bord des chemins et qui manifeste une persécution indirecte de l’Église catholique. On sait également qu’il y a des opérations de ramassage des Bibles entre les mains des croyants et on les achète cher afin d’éradiquer la foi chrétienne. On complique l’obtention et on alourdit le coût des permis de séjour des missionnaires résidants à Madagascar. À cela s’ajoute la requête du permis de construire des lieux de culte qui se sont implantés depuis longtemps dans le but de perturber la foi chrétienne. La stratégie des extrémistes qui se cachent derrière une religion censée apporter le salut commence à gagner du terrain».

Kérygme: «Le Christ est ressuscité», ou la proclamation missionnaire de l’essentiel de la foi chrétienne. Le kérygme est le noyau de la première prédication des Apôtres: «Jésus Messie est Seigneur et Sauveur». Le kérygme se trouve au centre de la foi chrétienne, dans la perspective de la «hiérarchie des vérités »

J’ai retrouvé d’anciennes lettres de mes maîtres Jésuites. J’admire, chez Jacques Tiersonnier (1914-2015) et François de Torquat (1926-2017), tous deux anciens Recteurs du Collège Saint-Michel, leur persévérance missionnaire et leur patience pédagogue à m’expliquer, mille fois sur le métier, le mystère d’un message auquel je suis sans doute imperméable faute d’une certaine anxiété (ou anxiété certaine) post-existentielle.

Réagissant donc à une Chronique où je rapportais une discussion à propos du Christ, que j’ai eue avec ma fille, d’alors cinq ans, Jacques Tiersonnier fit part de sa «déception»: «La finesse de cette intelligence ne rejointelle pas la démarche essentielle de toute l’humanité qui, au cours des siècles, et sous tous les climats, pressentit l’existence d’un absolu au-dessus de leur précarité. Le jour viendra où cette charmante enfant (la lettre date du 22 octobre 2007), au terme de sa recherche, te ramènera à la sérénité d’une adhésion au message chrétien. N’a-t-il pas fait ses preuves, à travers le monde, depuis des siècles, quelle qu’ait pu être la médiocrité de bien des adhérents qui, connaissant la théorie, en esquivent la pratiquent simple et généreuse».

Prenant également sa plume, à la suite de la même Chronique, François de Torquat me fit une catéchèse magistrale que je vous partage sans persiflage: «La foi chrétienne n’est pas une simple opinion, sans fondement et suggérée uniquement par notre éducation, notre esprit social ou l’air du temps. Je pense également que la foi chrétienne n’est pas davantage un savoir de type scientifique dont l’évidence découlerait d’un raisonnement logique ou d’une intuition porteuse de connaissances. Avant tout, je distingue la croyance en un Dieu de la croyance en Jésus-Christ. Ma foi est née de ma rencontre avec le Christ et c’est le Christ qui me conduit à croire en Dieu. En dehors de ce cheminement, j’aurais beaucoup de peine à croire en un Dieu lointain et impersonnel, tirant les ficelles de la marionnette que je serais et agissant à la manière d’un destin implacable qui nierait ma liberté et s’imposerait à la manière d’une tyrannie implacable. Quant au Dieu des philosophes, il interpelle ma raison mais n’engage pas ma vie. Ce qui ne veut pas dire que la foi supprime ou sous-estime la raison. Il est plutôt intelligent de croire. Car croire sans réflexion conduit à vivre à la surface de son être, à suivre sa seule affectivité, ce qui mène à bien de folies. Et la raison seule et la science seule ne répondent pas à toutes les interrogations que nous nous posons sur le sens de la vie et le sens de la mort. Non, Jésus Christ n’est pas une invention de l’homme : il fait partie de l’histoire des hommes, au même titre que Pascal, Gandhi ou Mandela. Le problème est non pas d’affirmer qu’il a bien vécu en Palestine et a été crucifié sur une croix, mais qu’il est Fils de Dieu, Dieu fait homme. La Foi chrétienne s’exprime dans l’affirmation que Jésus de Nazareth est le Messie, le Christ, Dieu parmi nous. Les arguments ne manquent pas, mais ne suffisent pas à conduire à une évidence expérimentale… La foi est une adhésion libre à un appel entendu et reconnu comme une réponse aux aspirations fondamentales de l’homme dans sa recherche du sens de l’existence et donc du sens de la mort. Ainsi, la foi n’est pas d’abord un acquiescement à des vérités, mais c’est avant tout donner sa confiance à quelqu’un en qui je peux avoir foi pour le présent et pour l’avenir. Cette confiance ne se commande pas: elle ne peut être qu’un acte de ma liberté.

Le mystère demeure, mais comme dit le philosophe Jean Guitton, «Entre le hasard et le mystère, je choisis le mystère». Ainsi, la foi chrétienne se vit au jour le jour, avec nos doutes et nos faiblesses, nos peurs et nos espérances. La foi relève du mystère de l’amour, et l’amour authentique est toujours un défi à notre raison. En ce sens, il me semble plus difficile de vivre en chrétien que de s’affirmer athée». Le mystère du Christ, «mourant sur la croix, donnant la vie, transformant le péché en pardon, la mort en résurrection, la peur en confiance». Message sans doute généreux, mais tellement alambiqué. LE Mystère?

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