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Santé – Les avortements clandestins foisonnent

Kemba  Ranavela  présidente  du  mouvement  Nifin’Akanga.

Des femmes sont contraintes d’interrompre leur grossesse. La pratique n’est pas cautionnée par la société, alors que les avortements clandestins se multiplient.

Edmondine (nom d’emprunt), une femme de 51 ans originaire de la région de Sava, a avorté plus de trois fois dans sa vie. Elle en témoigne après des expériences douloureuses. « J’avais vingt-quatre ans lorsque j’ai eu mon premier enfant. Alors que cet enfant n’avait que 6 mois, j’étais déjà enceinte de deux mois. À l’époque, mon mari et moi n’étions pas en bons termes. Je suis rentrée chez mon père dans la brousse. J’étais contraint d’avorter vu la situation puisque je ne savais pas quoi faire, les disputes étaient fréquentes. On a même fini par rompre». Alors qu’elle était dans la brousse, Edmondine ne pouvait plus cacher son ventre et hors de question de garder l’enfant longtemps. Avec l’aide d’une amie, elle s’était rapprochée d’une matrone de son village. « Au fin fond de la brousse, alors que j’avais peur de mon père, je ne pouvais pas lui dire que j’étais déjà enceinte alors que la situation entre le père et moi était instable à ce moment-là. Je devais donc trouver une solution. C’est là qu’une amie m’a conseillé une matrone». Elle utilisait le « Nifin’Akanga », une plante abortive. Le matin elle avait inséré la plante, dans la soirée, le fœtus avait été éjecté. L’intervention n’a pas eu de complication. Edmondine avait opté pour l’automédication en antibiotique pour se rétablir.

Alors que l’avortement reste un sujet tabou dans la grande île, en 2017, près de soixante-quinze mille avortements par an se pratiquaient dans le pays. Des personnels de santé, à la demande des femmes ou jeunes en détresse, pratiquent presque tous les jours l’interruption volontaire de grossesse. Noro, un personnel de santé dans la région Boeny, témoigne. Vingt à vingt-cinq femmes par mois viennent la consulter pour une interruption de grossesse.

Malgré l’existence de nombreuses méthodes contraceptives, c’est peut-être l’ignorance de la méthode contraceptive adéquate. De nombreuses femmes viennent pour se faire avorter. Il y toutes les tranches d’âges, des jeunes, des femmes mariées.

Plusieurs raisons poussent les femmes à pratiquer l’avortement. Pour les jeunes, c’est la tentation puis la peur des parents. Il y a aussi l’envie de poursuivre les études. Pour les femmes mariées, la peur des conjoints pousse parfois les femmes à adopter cette pratique. Dans la majorité des cas, c’est le partenaire qui n’accepte pas les méthodes contraceptives. L’interruption de grossesse coûte entre 60 000 à 150 000 ariary. Pour ceux qui choisissent d’approcher les médecins, les médicaments sont les plus choisies par rapport à d’autres méthodes comme le curetage.

Avortement sécurisé

Pour le personnel de santé, une petite enquête est menée avant de procéder à l’interruption volontaire de la grossesse. « Nous intervenons pour aider les victimes. Il y a des femmes qui sont confrontées à des problèmes de santé comme l’hypertension artérielle qui craignent de ne pouvoir garder le fœtus », indique Noro.

Dans une enquête menée par Nifin’Akanga auprès de trois régions, quinze récits ont été collectés dans les trois zones d’interventions. Un film documentaire sur les pratiques de l’avortement relate les réalités de vie et les risques que les femmes dans les régions Sava, Boeny et Atsinanana vivent au quotidien dans le cadre de la pratique de l’interruption volontaire de la grossesse. Dans les trois zones d’intervention, les femmes pratiqueraient l’IVG deux à trois fois en moyenne.

Selon les statistiques livrées par Nifin’Akanga, l’avortement constitue 13% de la cause de mortalité maternelle. En 2009, trois cent soixante cas d’avortements provoqués ont été recensés au niveau de la maternité Befelatanana, dont quinze cas de décès. Dans le cadre du mouvement Nifin’Akanga, la dépénalisation de l’avortement est synonyme de donner le libre choix aux femmes d’interrompre la grossesse dans des conditions plus sécurisées. Et de donner le feu vert par rapport à l’avortement médicalisé.

Certes l’avortement est encore puni par le code pénal malgache mais cela n’a pas empêché la pratique au niveau de la société. La dépénalisation de l’avortement est un combat que l’association Nifin’Akanga mène depuis quelques années. « La manière dont la société malgache considère ce sujet reste encore dans l’hypocrisie. L’interdiction de l’IVG ne fait pas qu’elle n’est pas pratiquée. C’est sur cette lancée que la plupart des femmes agissent dans la clandestinité. La question n’est plus rattachée à un sujet de croyance. C’est une question de santé publique. « Certaines choisissent de se faire avorter de manière clandestine. L’interdiction fait que ces femmes sont exposées à de gros risques d’hémorragie surtout lorsque les méthodes abortives sont inefficaces. La plupart des décès sont dus à des hémorragies et des retards de prise en charge au niveau des centres de santé », assène Kemba Ranavela, présidente et fondatrice du mouvement Nifin’Akanga.

Une brèche

Le mouvement, dénonçant que les autorités se voilent la face par rapport à la situation, milite pour cette dépénalisation. En 2019, le projet de loi sur l’interruption thérapeutique a été rejeté par la Chambre haute après de vifs débats sur la question. Cette interruption thérapeutique qui a été inclus dans la loi sur la planification familiale serait une brèche pour la dépénalisation de l’avortement. C’est ce qui a motivé le rejet. De leur côté, les avis des parlementaires sur la question divergent.

Pour la députée Masy Goulamaly, il est temps d’apporter un changement à la législation sur l’avortement dans le pays. « Le pays devrait être passé depuis longtemps à l’autorisation de la pratique. Ce qu’il faut souligner, c’est que la répression imposée n’a pas empêchée la multiplication des cas d’avortement. Ce qui est dangereux, c’est de laisser la femme s’exposer à de gros risques en vivant dans la peur », indique Masy Goulamaly, député élue à Tsihombe et présidente de la commission Genre au niveau de l’Assemblée nationale.

Des paramètres devront être quand même étudiés. « Dans notre législation actuelle, les blocages devront être enlevés pour pouvoir avancer dans le cadre de la dépénalisation. Les femmes sont contraintes de le faire en cachette, tandis que les médecins eux, ont peur pour la santé de la femme, surtout lorsqu’il y a des complications », explique-t-elle.

Il est temps de changer la législation sur l’avortement selon la députée Masy Goulamaly.

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