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Ambohijatovo ! Morne quartier !

Mon adolescence a surtout connu ses instants privilégiés d’épanouissement dans la pratique du culte qu’on peut vouer à la littérature par la lecture. Cette vie particulière, baignée dans la présence quasi-mystique des livres, avait alors son sanctuaire, son lieu saint où on pouvait s’extasier dans l’atmosphère caractéristique dans laquelle on respire l’air imbibé du parfum des pages, que les amoureux des livres affectionnent tant.

Durant mes trois années de lycée, cet endroit sacré était la superficie occupée par les bouquinistes d’Ambohijatovo que je voyais comme une caverne aux trésors dont le pouvoir de fascination a, tout au long de cette tendre période de ma vie, illuminé mes heures creuses qui me faisaient parcourir le trajet Faravohitra-Ambohijatovo. Savoir que, durant la nuit du 27 août, le charme de l’odeur des livres a viré au cramé a provoqué, en moi, une nausée qui était un mélange de tristesse et de désespoir.

Aussitôt, se déroulait dans ma mémoire le film de ces heures où je pouvais m’évader de ce monde qui accusait déjà une forte carence en nourriture intellectuelle. Cette surface d’Ambohijatovo, occupée par les livres, était alors comme l’une des rares oasis hydratantes, en plein cœur d’un désert aride qui a marginalisé, chassé la connaissance, la culture, les arts et la littérature qui sont les victimes de l’indifférence générale d’une masse qui n’est même plus capable de s’émouvoir quand le patrimoine est calciné par une culture pyromane destructrice, ou quand des pages de savoir, de poésie ou de déploiement de l’incomparable imagination humaine sont consumées par les flammes. Avec ce défilement des souvenirs, voir les stands des bouquinistes brûler a, alors, aussi inoculé une dose supplémentaire de la désolation qu’inspire cette mortelle froideur.

Nos cœurs, habités par cet amour pour la littérature, ne peuvent être qu’affligés et pénétrés par le deuil, incompris du troupeau d’insensibles, quand le feu dévore un livre. À plus forte raison, la blessure infligée par le douloureux épisode de la nuit du 27 août qui a réduit en cendres un nombre important de ces sources de connaissance et d’incomparables délectations est plus vive. C’était une autre triste péripétie de ce terrible drame qui est toujours en cours et dont l’acmé est, jusqu’ici, l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie qui a, entre autres, amputé la philosophie des textes des penseurs présocratiques.

Dans son roman Une trop bruyante solitude (1976), l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal a imaginé le destin tragique de Hanta, un passionné de lecture dont le travail consiste à détruire les ouvrages condamnés par l’État. Avant de passer, cependant, à l’acte irréversible, il pouvait encore lire les œuvres «interdites». Privilège que nous, victimes collatérales du triste récent événement qui a incinéré des livres qu’on aurait aimé dévorer, n’avions pas pu avoir.

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