Chronique de Vanf

Eurêka : la chasse d’eau !

RFI, 18 mars 2017 : « Madagascar : le manque de toilettes, une vraie catastrophe sanitaire ». Ce n’est pas le titre qui est honteux, mais notre réalité malgache : en 2010, plus de la moitié de la population déféquait encore à l’air libre et un énième projet ambitionnait l’éradication de cette pratique moyenâgeuse pour 2019. Parce qu’aujourd’hui, nous sommes en 2019, nous savons donc qu’il n’en fut rien et qu’à cause de maladies diarrhéiques, 14.000 enfants de moins de cinq ans continuent de mourir chaque année.

Pourtant, Madagascar n’a pas toujours été aussi en décalage avec les innovations de son temps. Je n’en veux pour preuve que les innovations qu’on rencontre dans les « Souvenirs d’enfance » de Marcel Pagnol (La gloire de mon père, Le château de ma mère, Le temps des secrets) : la naissance de cet écrivain provençal coïncide avec l’année de notre capitulation en 1895. Par la suite, dans ses pièces et ses romans, il sera souvent question de Malgaches, l’actualité de son enfance ayant sans doute été marquée par les compte-rendus dans la presse des voyages de la Reine Ranavalona III entre Marseille et Alger.
Marcel Pagnol a donc six ans en 1901. La machine à coudre de sa mère devait être le modèle à navette, fonctionnant aux pieds avec une pédale : brevetée le 12 mai 1868 et fabriquée ensuite par l’entreprise Peugeot qui en a reçu la Légion d’Honneur à l’Exposition universelle de 1878. A l’image de ma propre grand-mère, les Malgaches d’une certaine génération connaissaient parfaitement la machine « Singer » dont l’inventeur, Isaac Merrit Singer, obtint le Premier Prix de l’Exposition universelle de Paris de 1855.

Vers 1901, toujours, le gaz permettait déjà, outre la cuisine, d’éclairer les maisons : l’appartement de l’oncle et de la tante de Marcel Pagnol était équipé de ce raffinement, «luxe» dont le fils d’instituteur qu’il était ne profitait pas encore à la maison. Pour les vacances à la campagne, la famille utilisait une lampe à pétrole à bec matador. Invention de 1853, la lampe à pétrole était familière de bon nombre de ménages malgaches : une grande-tante l’utilisait quotidiennement, voilà encore quarante ans, dans une campagne lointaine aujourd’hui devenue une simple banlieue d’Antananarivo.
Inventée en 1884 dans sa forme définitive actuelle, la bicyclette individuelle commençait à se vulgariser vers 1903 même si elle n’était toujours pas à la portée de tout le monde. Dans les premières années de 1900, à l’usage des missionnaires jésuites, la bicyclette a remplacé le filanjana, le cheval et…la marche à pied. De nos jours, la bicyclette demeure d’un large usage à la campagne même si elle se fait désormais rare dans une ville comme Antsirabe qui en avait pourtant fait ses cartes postales en compagnie du pousse-pousse.

Vers 1905, Marcel Pagnol se moque de l’appareil photographique qui a « la forme, les dimensions et l’élégance d’un pavé ». Ce qui était vrai pour sa société provençale le sera également avec les « studios photos » de l’Antananarivo des années 1930, jusque dans les années 1960 : «à cette époque, une photographie était un document remarquable, qui perpétuait le souvenir de la première enfance, du service militaire, d’un mariage ou d’un voyage à l’étranger».
En 1856, le missionnaire William Ellis de la London Missionary Society vint à Antananarivo. Assisté par James Cameron qui était équipé de Daguerréotype, il délaissera cependant cette technique au profit de la plaque en verre au collodion et du papier paraffiné. Ce procédé plus moderne lui fut enseigné par Roger Fenton lui-même, premier photographe de guerre lors de la campagne de Crimée (1855) et fondateur de la Royal Photographic Society de Londres. William Ellis, invité officiellement à Antananarivo par le Gouvernement de la Reine Ranavalona (1828-1861), ne sera autorisé à rester qu’un mois sans avoir pu faire une photo de la souveraine. C’est à son retour, au couronnement de Radama II, en 1862, qu’il réalisera une série de clichés qui avaient fait l’objet d’une exposition en 1995.
Symbole du progrès également, en ces années 1900-1905, l’apparition de l’électricité. Dans la ville de Marseille et ses environs, l’électrification du tramway avait été entamée en 1892. Dès 1903 et 1905, un tramway électrique arrivait jusqu’à Aubagne. Justement à cette époque, Marcel Pagnol raconte que les rails de la Gare de l’Est s’arrêtaient à Aubagne et que sa famille voyageait à bord d’un tram électrique «dont le tunnel n’était vaguement éclairé que par des lumignons dans des niches». Cette ligne 68, le premier tramway souterrain français, subsistera jusqu’en 2004. À Madagascar, le général Gallieni avait envisagé le chemin de fer de l’Est dès la fin 1896. Ses trente premiers kilomètres, au départ de Brickaville vers Tamatave, étaient inaugurés le 14 octobre 1902. Ce chemin de fer n’était pas, et n’est toujours pas, 117 ans plus tard, électrique.

Il y a 117 ans, le jeune Marcel Pagnol se languissait de ses chères collines quand, dans la cour de son école communale, au lieu de la vaste pinède, son horizon se trouvait limité par la rangée des portes de toilettes. Il ne pouvait pas savoir, écolier d’un système qui allait en s’améliorant, que d’autres écoliers, malgaches ceux-là, allaient encore ignorer, dans des EPP (écoles primaires publiques) dépourvues de tout le confort du 21ème siècle, ce qui avait tant manqué à son citadin d’oncle dans la rusticité de la campagne : «des cabinets confortables, sans fourmis, sans araignées, sans scorpions, et munis d’une chasse d’eau».
L’utilisation de cette dernière invention, imaginée en Angleterre dès le 16ème siècle, suppose l’existence de l’eau courante et de fosses septiques, commodités banales qui ne sont exceptionnelles que dans un pays comme Madagascar : les «kabone manara-penitra» de Water Aid via Diorano-WASH ne sont même pas encore celles de Marcel Pagnol en 1905 !

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