Sergiusz Wolski - « La position qu’un pays adopte est soigneusement notée »


« Nous sommes déçus que Madagascar ne rejoigne pas, du moins pour le moment, la grande majorité des pays du monde qui se sont prononcés contre l'agression de la Fédération de Russie contre l'Ukraine », est la réaction de la Délégation de l'Union européenne, selon les publications d’un site d’information mercredi. Des mots affirmés par Sergiusz Wolski, chargé d’affaires par intérim de la délégation de l’UE, à Ivato, jeudi, en marge de l’inauguration d’un vol humanitaire en réponse aux urgences cycloniques. Il indique, notamment, que l’UE « prend note de la décision du gouvernement ». Dans cet entretien, le diplomate donne plus d’éclairage à cette réaction. En disant « du moins pour le moment », pensez-vous donc que la position malgache va évoluer dans le sens de la condamnation des actions de la Russie? Nous ne savons pas comment la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine va évoluer. Nous espérons tous qu'elle prendra fin le plus rapidement possible. Mais si elle ne le fait pas, la dévastation, la souffrance et la mort de plus de soldats et de civils, y compris des femmes et des enfants, augmenteront de jour en jour. Les effets de la guerre se feront de plus en plus sentir dans le monde entier, y compris ses effets économiques. Je pense donc qu'à mesure que la situation évoluera, la position du gouvernement pourrait également évoluer. Vous vous souvenez peutêtre qu'en 2014, Mada­gascar a voté en faveur de la résolution 68/262 , qui a été soutenue par cent États membres des Nations Unies, et qui a affirmé l'engagement de l'Assemblée générale envers l'intégrité terri­toriale de l'Ukraine dans ses frontières internationalement reconnue,s et a souligné l'invalidité du réfé­rendum de 2014 en Crimée. Cela montre que la position de Madagascar sur la politique agressive de la Russie a déjà changé une fois (2014 - vote favorable, 2022 - abstention). Il n'est donc pas impossible qu'elle change à nouveau en réponse à de nouvelles circonstances. Quand l'Union européenne se dit déçue, et ajoute « qu'il prend note de la décision du gouvernement », quelles sont les portées de ces termes? Madagascar est un pays entièrement souverain et son gouvernement prend des décisions en toute indépendance. Nous prenons donc note de ce que le gouvernement de Madagascar a décidé. Néanmoins, nous sommes déçus, car nous avions espéré que cette décision serait différente, car il s'agit d'une question extrêmement importante pour l’UE et ses États membres : la défense de valeurs universelles telles que la paix et la sécurité. Madagascar devrait-il s'attendre à des représailles, pour avoir refusé de prendre position publiquement contre la Russie, comme voulu par la démarche conjointe faite lundi? À quels genres de représailles devrait-on s'attendre, surtout que les pays qui font partie de la démarche con­- jointe sont parmi les plus influents des Nations Unies? L'Union européenne et ses États membres sont des amis de Madagascar. Nous l'avons prouvé à de nombreuses reprises tout récemment, par exemple lors du passage de cyclones. Le gouvernement malgache a demandé l'aide de l'UE et celle-ci a répondu immédiatement en envoyant plusieurs missions (française, allemande, polonaise et l'équipe de protection civile de l'UE , toutes opérant dans le cadre du mécanisme de protection civile de l'Union). Nous avons organisé un pont aérien, la fourniture des matériaux nécessaires, etc… Hier, j'ai participé à l'inau­guration des vols humanitaires vers le sud, financés par l'Union européenne. Au moins cinquante vols seront effectués dans les trois prochains mois, permettant aux travailleurs humanitaires et au matériel de se rendre dans le Sud. Ce n'est qu'un exemple de l'importance des relations avec Madagascar pour l'Union européenne. Cependant, il faut être très lucide sur un point : l'agres­sion de la Russie contre l'Ukraine est un point tournant de l'histoire récente. C’est donc une triste occasion, non seulement pour l'Europe mais aussi pour le monde entier, de vérifier les aspirations actuelles et futures de chaque pays. L'Union européenne compte vingt-sept États membres. Ces pays, qui sont unanimement opposés à l'assaut sanglant de la Russie, observent attentivement la position que prendront les autres pays, y compris ceux des autres continents. C'est important pour eux. C’est important pour l'Union européenne dans son ensemble. Il va donc de soi que la position qu'un pays adopte actuellement est soigneusement notée. Toutefois, il est bien sûr trop tôt pour dire dans quelle mesure ces questions auront un impact, et encore moins de quelle nature, sur les relations entre les États et les parties concernées. Les Malgaches ont-ils tort d'estimer que les problèmes et difficultés nationales sont plus importants que de s'impliquer dans le conflit entre l'Ukraine et la Russie? D'autant plus que ce n'est pas nous qui avions causé cette guerre et que nous n'avons pas les moyens de nous défendre en cas de répercussion armée. Bien sûr, les problèmes de Madagascar sont très importants. Nous, en tant qu'Union européenne, les connaissons, car nous aidons Madagascar de toutes nos forces depuis plusieurs décennies. L'aide de l'Union européenne et de ses États membres s’élève à des centaines de millions d'euros par an. Il ne s'agit pas seulement de ressources financières, mais de milliers d'Européens qui sont à l'origine de l'organisation de cette aide, des projets, des investissements, etc… Cependant, il est important de se rappeler qu'aucun pays ne fonctionne de manière isolée. Nous vivons dans un monde qui est un village global, un système de vaisseaux interconnectés. Nous vivons également dans un monde où il existe des valeurs qui sont chères presque à tous, des valeurs universelles telles que la paix et le respect de la vie humaine. Des valeurs auxquelles croient les peuples de l'Union européenne et de Madagascar. Se prononcer sans équivoque contre la Russie, c'est se prononcer pour ces valeurs et contre tout ce qui les menace: contre la force brute, contre le meurtre, contre l'utilisation de la force pour résoudre les conflits. Je suis un étranger, donc je peux me tromper, mais c'est ainsi que je comprends le concept de Fihavanana, comme une existence paisible et aimable entre les gens. Les actions de la Russie constituent une menace pour cette existence pacifique partout dans le monde, directement et indirectement. Ce n'est pas que Mada­gascar n'a pas les moyens de s'impliquer pour défendre ces valeurs universelles, aux côtés d'une centaine d'autres pays. Personne ne parle ici d'utiliser l'armée. Nous parlons d'utiliser des moyens pacifiques qui ne coûtent rien : le bulletin de vote de l'ONU, les mots et les écrits. Comme l'ont fait d'autres pays de la région, beaucoup plus petits que Madagascar: les Comores, les Seychelles et Maurice. Face à l'escalade de tension de part et d'autre, même du côté de ceux qui soutiennent l'Ukraine, appeler aux négociations pacifiques ne serait-il pas la meilleure chose à faire? Ce n'est plus suffisant à l'heure actuelle. Nous demandions déjà des négociations pacifiques, avant que la guerre n'éclate. La Russie n'a pas écouté ces appels. Il ne peut être question de négociations pacifiques, lorsque des personnes sont tuées et que l'agresseur poursuit sa campagne meurtrière. Intégrité territoriale et souveraineté de l'État sont les arguments martelés pour défendre l'Ukraine, mais le sentiment d'injustice ressenti par Madagascar dans ce débat ne serait-il pas légitime? Un sentiment légitime, lorsque pour d'autres dossiers, comme la rétrocession des îles éparses, il n'y a pas autant de mobilisation internationale, surtout de la part des puissances occidentales, alors qu'ici aussi, la souveraineté et l'intégrité du territoire malgache sont en jeu. La reven­dication malga­che, d'autant plus, est confortée par une résolution des Nations Unies qui n'est pas respectée, ni appliquée jusqu'ici. En cas d'agression russe, l'intégrité territoriale et la souveraineté de l'État sont les aspects importants. Cependant, cette guerre comporte de nombreux autres aspects dont nous discutons. La communauté internationale s'oppose à la violation de la Charte des Nations Unies (à laquelle Madagascar a également souscrit), à l'utilisation de l'agression dans les relations internationales, à l'attaque d'un grand pays contre un petit pays. La communauté internationale s'oppose à l'attaque et au meurtre de civils, y compris les femmes et les enfants. Comme je l'ai dit précédemment, c'est une question de valeurs universelles : la paix, la sécurité, le respect des droits de l'homme etc.
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