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Christian Rasoamanana – « Le fonds souverain constitue une solution pour l’émergence»

Christian  Rasoamanana,  spécialiste  des  questions financières.

Comment se soustraire des conditionnalités des partenaires financiers traditionnels ? Cette question va être abordée par l’actuelle session extraordinaire des sénateurs et des députés. Sous forme de projet de loi. Car, une décision du Conseil des ministres a évoqué la possibilité et la faisabilité de la constitution d’un fonds souverain. Ce qui va permettre au pays de négocier des emprunts plus conséquents auprès des créanciers. Par la consolidation de sa solvabilité et par l’augmentation de sa capacité d’absorption. Ce fonds souverain peut être une sorte de garantie. Mais comment le mettre en place et en tirer profit ? Christian Rasoamanana, un spécialiste en la matière donne des explications précises et détaillées.

Pourriez-vous définir ce qu’est un fonds souverain ?

Un fonds souverain est un fonds d’investissement créé par un État pour investir une partie de ses excédents dans un but macro-économique précis. Les fonds souverains traditionnels (on peut citer les plus réputés comme le fonds souverain de Norvège, d’Arabie Saoudite ou du Koweït) investissent peu dans l’économie nationale mais plutôt dans des actifs étrangers pour diversifier les sources de revenus de l’État, stabiliser l’économie face aux chocs exogènes – chute du prix du pétrole par exemple – et sécuriser les ressources futures en prévision de l’épuisement de la richesse-clé (on parle d’épargne intergénérationnelle). Les nouveaux types de fonds souverains ont tourné le dos à cette logique de rente pour obéir à une logique de développement économique et d’investissement national. L’idée est de soutenir les secteurs stratégiques et porteurs, le développement industriel, les infrastructures, l’innovation. On utilise d’ailleurs aussi le terme de fonds de développement pour désigner ces nouveaux fonds souverains. En Afrique, on peut citer comme exemple le fonds souverain du Gabon, du Nigéria ou du Sénégal.

Comment un pays comme Madagascar peut-il le constituer ?

Les fonds souverains sont généralement créés à partir des excédents budgétaires, des réserves de change, des recettes tirées des exportations de matière première ou encore de produits de privatisation. Nous n’avons pas ces disponibilités, pas de « bas de laine » comme on dit et la situation pandémique n’a pas amélioré les choses. En revanche, elle nous oblige à trouver des solutions par nous-mêmes, à être innovants. J’identifie au moins 2 ressources comme possibles premières dotations du fonds: la première, ce sont les participations de l’État. L’État détient aujourd’hui des participations dans une soixantaine d’entreprises. Ces participations sont clairement monétisables au delà des dividendes qu’elles rapportent – moins d’une centaine de milliards d’ariary par an -. La deuxième ressource mobilisable et à laquelle on pense rarement, ce sont les réserves foncières. Au même titre que les participations d’État, ces réserves sont monétisables. Le message c’est : ne cherchons pas loin, ne cherchons pas ailleurs. Il y a un exercice important d’identification et de valorisation des ressources susceptibles de concourir à la dotation du fonds à mener mais le jeu en vaut la chandelle, d’autant qu’une fois constituée, le fonds souverain est capable d’attirer des fonds souverains d’autres pays en co-investissement multipliant ainsi la force de frappe.

Est-ce une solution pour réaliser l’émergence tant souhaitée ?

Clairement. Le fonds souverain est un réel outil d’investissement pour une croissance accélérée, inclusive et durable, ce qui est un des objectifs du PEM. Investir dans des projets stratégiques, structurants et créateurs d’emplois, tel peut être l’objectif du fonds. Je pense aux secteurs de croissance tels que l’agriculture, l’industrie, l’énergie, les infrastructures. Les infrastructures en particulier présentent un profil de risque idéal pour un fonds souverain : elles offrent des rendements élevés, récurrents et stables sur le long terme. Ce sont des investissements relativement sûrs, y compris en période de récession économique. Ainsi le fonds souverain permettrait d’accélérer la transformation de notre économie et de contribuer au développement socio-économique de long terme.

D’autres nations ont-elles réussi leur développement économique par cette sorte de garantie financière ?

Les fonds souverains ne peuvent pas constituer par eux mêmes une garantie de développement économique d’autant que les objectifs fixés sont variables. Dans les pays émergents comme en Afrique où les marchés financiers locaux sont peu développés et l’épargne nationale privée tentée plutôt d’investir à l’étranger que dans leur propre pays, le fonds souverain constitue un levier de financement bienvenu et par là, un instrument-clé de développement de l’économie. Il peut devenir aussi un outil de soutien en situation de crise.

Quels sont ses avantages par rapport aux prêts négociés auprès des bailleurs de fonds traditionnels ?

Comme son nom l’indique, l’État est souverain dans la définition de la stratégie d’investissement du fonds, dans son mode de gestion. C’est le fonds qui fixe ses propres conditionnalités y compris des objectifs de préférence locale s’il le souhaite. Mais il ne faut pas opposer fonds souverain et bailleurs de fonds traditionnels. D’abord, ils n’ont pas nécessairement le même objet. Les fonds souverains sont fléchés vers des projets générant un TRI élevé, on ne peut ainsi pas les mobiliser pour financer des projets sociaux tels qu’une école ou un hôpital, domaine où l’intervention des bailleurs de fonds traditionnels est encore nécessaire. Mais ils peuvent aussi se compléter pour boucler le financement des projets voire pour les rendre viables.

N’est-ce pas une façon de renforcer la capacité d’endettement du pays ?

Absolument. Le mot-clé est l’effet de levier, c’est-à-dire la capacité à mobiliser d’autres ressources en parallèle des fonds apportés par le fonds souverain. Cet effet de levier est multiple, d’abord en termes d’investissement en fonds propres puis en dette. Prenons un exemple simple pour l’illustrer. Supposons que le financement d’un projet nécessite 30% de fonds propres et 70% de dette. Si le fonds souverain investit à hauteur de 20% dans un projet, pour 1 USD de fonds apporté, on pourrait mobiliser 4 USD de fonds propres additionnels et 12 USD de dette soit un rapport de 1 à 16. C’est exactement ce qui se passe dans les projets réalisés en PPP.

Pour terminer, quels sont selon vous les facteurs-clés de réussite d’un fonds souverain ?

J’en citerai 3 : en premier lieu, une gouvernance solide avec une stratégie et des règles d’investissement claires et une indépendance de gestion forte. En second lieu, une discipline de gestion stricte : on ne peut pas changer les règles quand on veut. Je fais référence aux cas de pressions budgétaires qui peuvent être exercées en période difficile. Enfin, il est fondamental d’avoir une équipe de gestion du fonds compétente. Je rajouterai un dernier point : l’existence d’un pipeline identifiable de projets viables. C’est pourquoi je pense que le fonds devrait avoir un compartiment amorçage pour financer la phase-clé de préparation et de développement des projets.

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  • Un fonds souverain non orienté vers la création de richesses et d’emplois est inopportun dans le contexte de la pandémie avec la récession inhérente . Et comme il y a le schéma incongru de la gestion de l’état avec un PM et un directeur des projets présidentiels , il faudrait bien faire la part des choses entre un PEM et un plan de relance lié à la pandémie . Au final le B-A BA macroéconomique se retrouve dans un vrai plan d’investissement . Il s’avérera inefficace de créer de multiples artifices contre-productifs par voie parlementaire qui vont s’empiéter pour le redressement économique . La lutte contre la pauvreté et le chômage de masse comme leitmotiv , point final !