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Editorial Opinions

Gâchis

Un mois pour l’enfance, un mois pour la langue malgache. Voilà ce que le pays peut consacrer à ce qu’il a de plus précieux chaque année pendant le mois de juin, depuis plusieurs années. Certes, c’est déjà plus long que l’hypocrite journée mondiale de quelque chose ou la commerciale fête des mères ou des pères, mais quand on regarde les résultats, il n’y a pas grand chose à en tirer. Tout est resté dans le superficiel et le slogan. Chaque année, d’ailleurs, le programme ressemble à celui des années précédentes et manque cruellement d’imagination pour intéresser un public plus large.
Ce n’est pas un mois, une année que l’on doit consacrer à l’enfance et à la langue malgache mais toute l’éternité. Cette période a le mérite d’exister et on ne peut que remercier leurs initiateurs mais elle montre, en revanche, le manque de vision et de sens de la priorité de l’État. L’enfance conditionne toute la vie future d’un individu et, par extension, tout l’avenir d’un pays. On n’en veut pour preuve que l’époque Ratsiraka, l’initiateur du mois de l’enfance, qui avait clamé dans les années 80 et 90 « enfants d’aujourd’hui, avenir de l’an 2000 ». Il n’avait pas tort mais comme il est parti avant l’heure pour revenir juste avant l’an 2000, sa politique avait été abandonnée par ses successeurs. Depuis, il n’y a jamais eu de politique volontariste de l’État en faveur des enfants. Même les campagnes de vaccination se font sporadiquement selon les disponibilités des organismes internationaux. L’État ne consacre qu’une infime partie de son budget à la population et surtout à l’enfance.
Actuellement, le pays porte le poids de cette méprise vis à vis des enfants. Tous les chiffres sont au rouge concernant la scolarité, la malnutrition infantile, le taux de mortalité à l’accouchement, la délinquance, la criminalité des mineurs … Plus de deux millions d’enfants naissent sans acte de naissance et autant sont condamnés à squatter les rues et les prisons. Il existe encore dans plusieurs endroits du pays, des écoles sans mur où les élèves écrivent à même le sol. Des villages où la seule école est l’église ou les églises vu qu’il y a au moins deux.
Cela fait, bien évidemment, l’affaire des politiciens en quête de voix aux élections étant donné qu’ils ne se soucient pas de leur avenir mais se préoccupent de leur quotidien réduit à quelques kilos de riz, un t-shirt, un spectacle gratuit.
Le secrétaire général des Nations-unies lui-même a trouvé la situation dramatique. Il ne faut pas se faire d’illusions, Madagascar ne pourra jamais atteindre les objectifs du développement durable si on se contente du mois de l’enfance mis à profit par les politiciens pour se faire voir avec des vivres, des couvertures, des lampions, remis aux enfants nécessiteux  à l’occasion de la fête nationale.
La langue malgache figure également parmi les parents pauvres de l’État. La situation est d’autant plus inquiétante aujourd’hui qu’avec la récente disparition de Henri Rahaingoson, Di pour l’art littéraire, elle a perdu l’un de ses plus fervents défenseurs. On lui doit, d’ailleurs, ce mois dédié à la langue malgache qu’il a appuyé avec un slogan devenu proverbe : « Je vénère ma langue, je maîtrise celle des autres ». Il a créé un noyau de promoteurs de la langue malgache qui fait un sacré boulot au niveau de l’Akademia Malagasy. Mais c’est loin d’être suffisant pour que l’impact atteigne la majorité de la population. L’État doit définir une politique claire pour sa promotion, en l’occurrence, l’usage des manuels en malgache dans les écoles, l’octroi de subventions régulières pour soutenir l’édition des livres pour enfants en malgache. Quelques conteneurs de bois de rose devraient suffire. Sinon, on n’est pas loin d’une mort certaine de la langue malgache. Quand on voit comment les jeunes la massacrent sur les réseaux sociaux, on perd carrément son latin.
L’échec cuisant de la malgachisation de l’enseignement ne doit pas être un argument pour ne pas adopter une nouvelle approche. Ce ne serait que justice à un moment où on s’apprête à accueillir le Sommet des pays ayant en partage l’usage de la langue française. Le français offre, certes, une ouverture sur le monde, crée des perspectives, mais des pays comme le Maroc ou l’Algérie où la langue d’enseignement est l’arabe, montre qu’on peut très bien se développer avec sa propre langue. Et Ravalomanana avait montré que la langue malgache pouvait très bien être une langue de persuasion, de séduction et de leadership et qu’il ne devait y avoir aucun complexe pour le parler même dans les discours officiels. Il faut ainsi oser aller plus loin et plus sérieusement au lieu de gâcher un mois pour la frime et la charité .

Sylvain Ranjalahy

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