Accueil » Chronique » Chinatown : beaucoup de travail
Chronique

Chinatown : beaucoup de travail

Le blanchisseur Chinois, habillé à la mode mandchoue, tresse en queue de cochon dans la nuque et sourire niais aux lèvres, baragouinant un pidgin sommaire, était en fait un stéréotype de la culture populaire américaine. Je l’avais rencontré pour la première fois dans les Lucky Luke de mes jeunes années.

Ce que la culture populaire et les médias grand public oublient souvent de préciser c’est que le Chinois a accepté le «Hand Laundry» parce que personne ne voulait d’un travail harassant pour des peanuts. Les Chinatowns peuvent apparaître exotiques, folkloriques ou mystérieux, ils sont d’abord peuplés de gens très laborieux et beaucoup économes.

Sur NBC News (9 octobre 2020), Hanna Park raconte une belle histoire: «A sad and glorious history». C’est le long voyage de Robert Lee, né Li Hong Sen à Toisan qu’il quitta en 1951 pour Hong Kong, ultime étape avant de rejoindre aux États-Unis, son père Lee Dow Sun déjà établi depuis les années 1930s. Sa blanchisserie de New York, achetée en 1959, avait fermé en août 2020, dans le contexte du Covid. C’est l’histoire classique d’une des dernières blanchisseries chinoises devenue «institution» : Lower East Side, 626 East 14th Street. C’est l’histoire classique d’une vie dévouée au travail : douze heures par jour, six jours par semaine, pendant 61 ans, à se tenir au même endroit de la boutique au point d’imprimer son empreinte dans le sol. «Triste, peut-on lire, parce que nous avons souffert. Mais, glorieuse parce que nous avons gardé notre intégrité, nous avons accompli un dur labeur pour gagner honnêtement notre argent. Nous ne devons rien à personne».

Une première blanchisserie chinoise, celle de Wah Lee, est attestée à San Francisco en 1851 : elles seront 5.000 officines en 1929-1933 à New York City. Les marins chinois, employés sur des navires de la Compagnie des Indes orientales, débarquèrent à la fin du 19ème siècle, sur la rive Nord de la Tamise, dans l’East Side de Londres, les docks de Limehouse qui réceptionnèrent le thé et l’opium collectés dans l’empire britannique. La première blanchisserie chinoise de Londres ouvre à Holland Park, en 1877 : on en comptera 500 en 1931 dans toute la Grande-Bretagne. Le premier restaurant, «The Chinese Restaurant», est inauguré à Piccadilly (Londres), en 1908 : ils seront un millier en 1970 dans tout le Royaume-Uni.

À Paris, c’est en 1900 que la première communauté chinoise s’établira dans le quartier des Arts-et-Métiers, rue au Maire et rue Volta. Un siècle plus tard, le «Triangle de Choisy» dans le Treizième Arrondissement est une «institution» répertoriée à l’Office du Tourisme de Paris : la diaspora malgache s’y approvisionne en «anamamy» auprès d’anciens Sinoa qui parlent encore malgache et fréquente le «Restaurant Chinatown Olympiades» qui propose sa «cuisine chinoise et cantonnaise savoureuse et authentique». Pendant que le « chef Dim Sum confectionne l’ensemble des bouchées vapeurs et frites proposées à la carte, le chef rôtisseur mitonne lentement canard et porcelet laqué» : raviolis aux crevettes (Ha-Kao), petites brioches au porc à la shanghaïenne, brioches au porc rôti (Cha Siu Bao)…

Gerrard Street, Lisle Street, Newport Place, Shaftesbury Avenue : c’est dans les années 50s, que le flux des migrants depuis Hong Kong transforma le quartier londonien de Soho en l’actuel Chinatown, qui ne compterait pas moins de 80 restaurants chinois. Le couteau du cuisinier, les ciseaux du tailleur, le rasoir du barbier : ce serait les trois lames qui auraient rendu célèbres dans toute la Chine les originaires du Yangzhou, dans la province de Jiangsu.

De là qu’est parti Che Jun, en 1944, à 12 ans, pour Shanghaï y apprendre le métier de coiffeur. L’orphelin de père et benjamin d’une fratrie pauvre de trois enfants, fuira successivement la guerre civile, l’invasion armée japonaise et la victoire communiste de 1949. Une nouvelle émigration l’amènera à Hong Kong où il travaillera 13 ans. Il rejoindra Londres en 1966. Deux ans de vie solitaire avec un salaire mensuel de 22 Livres, avant le regroupement familial, et l’ouverture en 1968 du premier barbershop de Chinatown : parmi ses clients, la fille de Aw Boon Haw (le créateur du «baume tigre»), et le père de Tung Chee-hwa (chef de l’Exécutif à la rétrocession de Hong Kong en 1997). Une photo dans le South China Morning Post (25 octobre 2014) montre Che Jun, désormais à la tête du Lux II, restaurant chinois ouvert dans le quartier huppé de Virginia Water, en compagnie de l’alors Premier Ministre britannique Margaret Thatcher.

La première émigration chinoise aux États-Unis remonte à 1820, et connaîtra un flux important avec la ruée vers l’or en Californie. Elle sera bientôt en butte au racisme ordinaire via le Page Act de 1875, qui interdit l’arrivée des femmes chinoises, suivi du Chinese Exclusion Act de 1882, finalement abrogé en 1943, qui interdisait l’immigration chinoise.

En 1933, à New York City, les (rares) blanchisseurs blancs firent adopter une loi réservant la direction des blanchisseries aux citoyens américains et l’exigence d’une caution de 1000 dollars. Les associations chinoises engagèrent un avocat Juif, et c’est un juge afro-américain qui réduisit le montant à 100 dollars. L’histoire est presque trop belle.

Racisme ordinaire ? Fin février 2021, le dénommé Salman Muflihi (23 ans) avait volontairement poignardé dans le dos un Chinois de 36 ans à New York. La gratuité de l’acte a délié les langues : «Notre vie entière, on nous a appris à être en harmonie. Rester tranquille, ne pas parler trop fort, rester invisible. Parce que si vous êtes suffisamment invisible, on vous considérera comme Américain. Mais, nous participons à cette manifestation justement pour ne plus être invisibles ! Nous allons crier que nous sommes des Américains aussi !».

Racisme ordinaire du «Péril Jaune», popularisé par l’imagination de Sax Rohmer (alias Arthur Sarsfield Ward), inventeur du personnage «Dr Fu Manchu» (une saga qui débute en 1912) et auteur de «Dope : a Tale of Chinatown» (1919) ou «Yellow Shadows» (1925). Son personnage inquiétant, Fu Manchu, sera repris dans les aventures de Bob Morane et se retrouve même dans James Bond.

Le point de vue chinois, dans «Mr Ma and Son : Two Chinese in London» (1929) de Lao She, écrivain et enseignant de mandarin au School of Oriental Studies depuis 1924, ne changera rien aux stéréotypes et au racisme ordinaire: «S’il n’y avait pas plus de vingt Chinois, se promenant dans Chinatown, l’imagination des amateurs de sensationnalisme grossira inévitablement leur nombre à cinq cents. Et chacun de ces cinq cents démons à face jaune fumera de l’opium, se livrera à la contrebande d’armes, commettra un meurtre avant de cacher le corps sous un lit, violera des femmes sans distinction d’âge, bref accumulera un nombre infini de crimes».

Revenu en Chine, Lao She écrira par la suite «Rickshaw Boy» (1937), devenu un classique de la littérature et son auteur, victime de la «Révolution culturelle» de Mao-Tsé-Toung en 1966, sera honoré d’une plaque bleue indiquant son ancienne demeure de Londres, à Saint-James Garden.

Commenter

Ce formulaire recueille votre nom et adresse e-mail afin que nous puissions valider votre commentaire. Veuillez consulter notre politique de confidentalité afin de prendre connaissance sur la façon dont nous protégeons vos informations.
Je consens à ce que L'Express de Madagascar collecte mon nom et email..

Cliquez pour commenter