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Chronique

Fanatisme et ignorance

NOTA : Cette Chronique date du 13 janvier 2017. Six ans plus tard, en un autre mois de janvier, une obscure secte chrétienne fait parler d’elle en prétendant exorciser un lieu de culte traditionnel, à Ambohimanga. Ce n’est pas la première fois que des fanatiques donnent une piètre image des églises chrétiennes qui ont pu gagner une stature fédératrice après les années d’épreuve face au nationalisme de Ranavalona 1ère (1828-1861). Depuis 2001, la colline d’Ambohimanga fait partie d’une liste de sites à «valeur universelle exceptionnelle» reconnus par l’UNESCO : «La colline royale d’Ambohimanga se compose d’une cité royale, d’un site funéraire royal et d’un ensemble de lieux sacrés. Associée à un fort sentiment d’identité nationale, elle conserve son atmosphère de spiritualité et son caractère sacré, dans la pratique et dans l’esprit de la population, depuis quelque 500 ans. La colline royale d’Ambohimanga constitue un témoignage exceptionnel de la civilisation qui s’est développée sur les Hautes terres centrales malgaches du XVe au XIXe siècles, et des traditions culturelles et spirituelles, le culte des Rois et des Ancêtres, qui y sont étroitement associées».
L’incendie sacrilège du tombeau d’Andriantompokoindrindra, à Ambohimalazabe, au coeur de l’Imerina, survient alors que demeure en trois points de suspension, et autant d’interrogations, l’affaire du «doany» de Mananjary, dans le Sud-Est, en pays antambahoaka. Dans cette affaire, une femme de 69 ans, présentée comme adepte d’une secte du Réveil, aurait voulu désacraliser un lieu de culte aux ancêtres et fut brûlée vive par une foule en colère (30 octobre 2016). Passé l’émoi, aucune nouvelle d’une éventuelle enquête policière. Ici, comme là-bas, saura-t-on jamais la vérité ?
Notons que le mot «doany» n’est pas repertorié dans le dictionnaire Richardson, 1885, ni dans Abinal-Malzac, 1888, tandis que le Firaketana, 1947, le donne pour sakalava ou tsimihety. Sa récente importation semble confirmée par l’analyse de Françoise Raison-Jourde qui fixe le voyage des deux mots «tromba» et «doany» aux périodes 1897-1909 et de 1958-1960 (in Les souverains de Madagascar, Karthala, 1983, pp.50-51).
Dans «La vie comme un champ de forces : espaces et rites», Sophie Blanchy raconte comment une source dans l’Est était systématiquement souillée nuitamment par quelqu’un venant y insérer des morceaux de viande de porc entre les pierres. La suite de son article intéresse la compréhension de l’affaire de Mananjary : «Les archéologues malgaches ont trouvé, dans les anciens sites d’habitat princiers ou anonymes des Hautes Terres, les restes d’une espèce sauvage qui était consommée, Potamochoerus larvatus ; c’est peut-être cette espèce que représente l’énigmatique statue de pierre grandeur nature (vatolambo) toujours visible à Ambohitsara sur la côte Sud-Est». Et de citer Louis Armand Chapelier, qui vécut sur la côte Est, de 1794 à 1806 : «La caste des Antambahoaka qui pratique une espèce de mahométisme s’abstient d’en manger et jure par cet animal, qu’elle considère comme impur et odieux».
«Les lettres de Chapelier, continue Sophie Blanchy, citent parmi les animaux d’élevage «des boeufs, des moutons, des porcs et des chèvres», mais ajoutent qu’on distingue trois espèces de porcs : le sanglier (lambo), le lambo mainty (lambo noir) et le «porc blanc» lambo fotsy, introduit par les Européens et que la majorité des Malgaches ne mangent qu’avec répugnance. Aujourd’hui, le cochon local (kisoa gasy) à poils noirs est la variété domestiquée du lambo, sans doute ce lambo mainty décrit par Chapelier» (in Les dieux au service du peuple. Itinéraires religieux, médiations, syncrétismes à Madagascar, par Sophie Blanchy, Jean-Aimé Rakotoarisoa, Philippe Beaujard Philippe et Chantal Radimilahy, Karthala, 2006, page 269).
Après l’incendie qui a réduit en cendres les Tranomasina du Rova d’Ambohidratrimo (26 août 2015), Ndimby Andrianavalona (madagascar-tribune.com, 29 août 2015) avait émis «la troisième hypothèse» du fanatisme religieux à l’oeuvre dans les sectes évangélistes ou dans certaines officines de la très respectable FJKM (église historique membre du FFKM). Effectivement, Lala Raharinjanahary et Noël J. Gueunier, outre l’objet de leur étude (l’autodafé d’un doany, à Ambohitranjomba, village à une centaine de kilomètres au sud d’Antananarivo, par les Fifohazana de la FJKM, le 16 février 2006), rapportent le cas d’un pasteur des Jesosy Mamonjy accusé d’incendie volontaire d’un doany à Maevatanàna, en 1983. Ou celui d’un prêtre catholique détruisant les «idoles», les «talismans», les «charmes», en 1978 (in L’autodafé d’un doany. Réflexions d’étudiants malgaches autour de la destruction d’un site de culte ancestral par les militants du Réveil protestant (2006), Études Océan Indien, 44/2010, pp.151-181).
Les «Fomban-drazana sy Fivoarana» (nom d’un centre de recherches rattaché à l’Académie malgache) n’ont pas fini de se disputer l’espace et les esprits depuis l’époque de Ranavalona 1ère (1828-1861). Le christianisme sembla l’avoir emporté avec l’autodafé des «sampy» royaux en septembre 1869, sur fond de mise au pas de la caste sacerdotale des Ambohimanambola (Françoise Raison-Jourde, Bible et pouvoir à Madagascar au XIXème siècle. Invention d’une identité chrétienne et construction de l’État (1780-1880). Karthala, 1991, p.316). Mais, l’attachement aux traditions, et la confiance dans les ancêtres royaux, ne manqua jamais de se manifester à chaque époque charnière (1896, 1947), jusqu’à la reconnaissance d’État de 1993, avec la très médiatique implication du Ministère de la Culture dans la tenue de l’Alahamadibe.
Parfois, les titres des ouvrages consultés se suffisent à eux-mêmes: «Les souverains de Madagascar : l’histoire royale et ses résurgences contemporaines» ; «Bible et pouvoir : invention d’une identité chrétienne et construction de l’État» ; «Les dieux au service du peuple : Itinéraires religieux, médiations, syncrétismes à Madagascar». Simplement, le Fanjakana ne peut pas laisser-faire, laisser-aller, en une matière aussi sensible que le culte, tous les cultes. Matière consubstantiellement régalienne.

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