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Tahina Razafindramalo – « Les télécommunications, des courroies du développement économique »

Tahina Razafindramalo, ministre du Developpement numérique, de la Transformation digitale, des Postes et télécommunication.

Un domaine sur lequel Madagascar peut se prévaloir des atouts importants. Tahina Razafindramalo ministre du Développement numérique, de la transformation digitale, des postes et des télécommunications (MNDPT) passe en revue toutes les ficelles des câbles et des fibres en présence.

Changer d’appellation a-t-il modifié les rôles et attributions de votre département?

Ce changement d’appellation en Août 2021 est un tournant dans l’histoire de ce ministère. En effet, le Décret N° 2021 – 857 du 16 septembre 2021, a fixé les attributions du ministre du Développement numérique, de la transformation digitale, des postes et des télécommunications. Pour la première fois de son histoire, le développement numérique et la transformation digitale ont un ministère dédié. Cela démontre l’importance du sujet au sein de l’État, en cohérence avec cette nouvelle ère.

Il s’agit d’un ministère transverse, car l’objectif est bien d’utiliser les TICs comme un levier du développement humain et économique du pays, et non comme un domaine limité qui se suffirait à lui-même.

Ce Ministère a centralisé un certain nombre d’initiatives qui avaient été prises dans d’autres départements. Son action transverse implique désormais de travailler avec d’autres ministères. Si les départements ministériels auparavant se contentaient de travailler en silo, il est aujourd’hui primordial que tous les ministères travaillent de manière collaborative pour mettre en place les objectifs du Chef de l’État, Andry Rajoelina via le Velirano numéro 11 qui est celui de moderniser l’État.

De nouveaux chantiers ont été mis en route dans ce sens, et d’autres verront le jour pour les prochains mois et années.

Les enjeux sont clairs : améliorer et faciliter le quotidien de la population. Bien entendu, nous savons que cela ne marchera que si la population a confiance en la technologie et au numérique. Car des services non utilisés, sont des services inexistants. Alors les questions de souveraineté et de sécurité seront au cœur de toutes nos initiatives.

Les nouvelles technologies de l’information et des télécommunications ont connu un essor fulgurant à Madagascar. Peut-on avoir les dernières statistiques disponibles?

Le Projet d’infrastructure de communication pour Madagascar ou PICOM, couvrant la période de 2007 à 2015, a considérablement amélioré l’état de connectivité dans le pays, permettant de tripler le taux de pénétration. Aujourd’hui, il existe plus de 1.500 pylônes répartis à travers l’île et je salue ici l’eff o r t c ommun ré ali sé p a r le s opérateurs en télécommunications pour les investissements gigantesques nécessaires des dernières années.

Pour vous donner une idée des coûts, la mise en place d’un pylône sur un nouveau site avoisine les 200.000 USD.

Malgré cela, en 2021, plus de 4 millions d’abonnements à Internet ont été enregistrés, ce qui correspond à un taux de pénétration d’Internet de plus de 22 % qui reste faible pour la sous-région.

Cette situation s’explique par les contraintes d’infrastructure en fibre optique existante et le prix qui restent élevés pour les consommateurs.

Mais grâce à l’expansion des réseaux de télécommunications et au besoin croissant de services numérisés pendant la pandémie, le trafic Internet a plus que doublé entre 2019 et 2021.

De plus, pendant cette période, le gouvernement a commencé à offrir des points d’accès Wi- Fi gratuits dans tout le pays, dont 50 emplacements existent en 2020 et 130 points d’accès prévus d’ici la fin de 2023.

Le coût de l’accès à internet est jugé prohibitif. Avez-vous des solutions à proposer aux opérateurs présents sur le marché?

Le coût du Gigaoctet (1 Go) était élevé effectivement. Il a beaucoup diminué ces dernières années pour arriver autour de 2$ actuellement grâce aux échanges et négociations avec les opérateurs en Télécommunications.

Dans l’absolu, nous nous situons dans les fourchettes de prix normales au sein de la zone Afrique Sub-Saharienne. Par contre, si on considère ces 2$ par rapport au PIB par habitant de Madagascar, ce prix reste en effet trop élevé.

Nous travaillons actuellement sur l’aspect réglementaire et les évolutions technologiques:

D’une part, le cadre réglementaire permettra de favoriser la libreconcurrence sur le marché des infrastructures et la fourniture de services appropriés à des prix abordables en apportant les rectifica tions nécessaires aux dispositions législatives et réglementaires actuelles. Nous pensons à la libéralisation totale du secteur.

D’autre part, les évolutions technologiques nous permettent de chercher des nouvelles solutions et fournisseurs capables de fournir des services et équipements à un coût abordable pour nos citoyens et nous sommes en train d’étudier avec les opérateurs la mise en œuvre de la 5G chez nous.

Revoir le cadre réglementaire constitue-elle réellement une solution concrète?

Oui, essayons de voir plus loin. La refonte de la réglementation actuelle (datant de 2005) permettra de répondre à l’évolution rapide et à l’importance du secteur des TIC, en intégrant le paramètre numérique dans les lois en vigueur.

Par ailleurs, mettre à jour les textes de droit positif malagasy conformément à la politique générale actuelle de l’État nous perme t t r a d’ê t re c on f o rme au x meilleures pratiques internationales et de rattraper notre retard pour le développement du pays.

La mise à jour de notre réglementation permettra notamment d’être reliée aux principes de régulation sectorielle des autres domaines dans lesquels les télécommunications et le numérique jouent un rôle de pivot économique (secteur financier : finance digitale, commerce électronique, tourisme, etc.).

Dans ce contexte, nous avons mis en place depuis l’année dernière les institutions en charge des programmes de mise en œuvre de la digitalisation comme l’Unité de Gouvernance Digitale (UGD), le Centre National de l’état Civil et de l’Identité (CNECI) mais allons également mettre en place deux autres organismes complémentaires pour la protection des données personnelles et de cybersécurité que sont la Commission Malagasy de l’Informatique et des Libertés (CM IL ) e t l a Cybe r Inciden t Response Team (CIRT).

Comment expliquez-vous que des grandes sociétés de l’outsourcing s’installent à Madagascar?

Depuis plus de 20 ans, Madagascar est un acteur important de services de sous-traitances de tâches digitales (BPO : Business Process Outsourcing). C’est la conséquence d’une politique qui a très rapidement considéré le secteur numérique.

Mais évidemment, cela est dû à un ensemble de facteurs.

Madagascar possède l’une des vitesses de téléchargement les plus rapides en Afrique. Cette situation a favorisé l’apparition et la multiplication des services émergents comme les IT-BPO, les ventes aux détails, les centres d’appels, les services bancaires ainsi que les services aux en treprises. Aujourd’hui, les services BPO sont en tête des métiers les plus pratiqués dans le secteur du numérique à M ad a g a s c a r. Ce s se r vi ce s emploient principalement des femmes et des jeunes, avec un âge moyen de 24 ans pour les salariés non-cadres et de 29 ans pour les salariés cadres. On estime à ce jour que ce secteur représente 25.000 emplois directs, pour environ 230 entreprises. Bien que nous soyons encore loin des 100.000 salariés qu’on retrouve au Maroc dans le même secteur par exemple.

Tout indique que le potentiel de Madagascar augmentera au cours des années futures, au vu de la qualité de service et des réformes qui sont en cours pour libéraliser le marché des télécoms.

Notre défi reste toujours le manque de compétences en matière de «numérique» à Madagascar mais également la «fuite» des cerveaux.

Chaque année, moins de 1.000 ingénieurs informaticiens sortent de nos écoles, ce qui est très faible par rapport à nos besoins nationaux et internationaux.

Nous travaillons donc sur deux leviers pour pallier cette situation: la formation et l’incubation.

La création d’un institut de formation pour le numérique permettra de former plus de talents. Par ailleurs, la mise en place d’un dispositif de formation ouvert à tout le monde sans pré-requis de diplôme permettra aussi une formation beaucoup plus «inclusive».

Le centre d’incubation permettra à nos talents d’avoir ses chances de création d’entreprise et de développement personnel sur notre territoire.

Pourriez-vous rappeler les divers programmes de digitalisation en cours auxquels l’État attache une importance particulière?

Nous travaillons actuellement sur trois volets importants qui constituent l’écosystème du numérique.

Premièrement, comme évoqué précédemment, les aspects réglementaires pour libéraliser davantage le secteur des télécoms, le rendre plus concurrentiel afin de réduire les coûts d’utilisation des télécommunications.

Deuxièmement, le socle technique et les infrastructures : 200 km de fibre optique ont été construits pour relier l’ensemble des administrations de la capitale pour accélérer et sécuriser les échanges d’information avec la mise en place d’un datacenter national (déjà opérationnel depuis Juillet 2022).

Un réseau national de sécurité qui se compose d’un réseau eLTE et d’un système de vidéosurveillance de plus de 1.100 caméras pour la capitale, ont été mis en place. Les 1.500 terminaux portatifs 4G pour les forces de sécurité sont disponibles. Les travaux de génie civil, les travaux et l’installation du matériel, la configuration de l’équipemen t du sys tème de vidéosurveillance sont achevés dans les centres de surveillance (monitoring center) et dans les centres de commande (command center).

Enfin, nous avançons sur la mise en place de l’identifiant unique national, du registre national unifié d’état civil, de la plateforme d’interopérabilité (public et privé) et surtout de la mise en place d’une e-Gouvernance à l’échelle nationale dans le développement de services numériques aux citoyens: e-Fokontany, plateforme de vaccination, facilitation d’arrivée des passagers étrangers avec e-vahiny, inclusion financière avec la Paositra Malagasy…

Tous ces projets sont accompagnés par un programme de vulgarisation et d’accompagnement au changement sur tout le territoire national en déployant plus de TICBUS et de Smart Villages.

Quelles sont les perspectives à venir?

Il y a tellement de perspectives à venir mais si nous devons en citer quelques-unes. Ce serait d’abord celle de poursuivre notre politique d’inclusion numérique et de désenclavement à travers les projets de Smart Cities, Smart village, les hotspots.

Ensuite, réussir la transformation de la poste qui est un levier d’accélération de la transformation numérique à travers ses 250 agences.

Ensuite, améliorer la connectivité dans nos zones rurales où vivent 80% de nos citoyens avec l’étude et la mise en œuvre de projets innovants permettant de mutualiser les infrastructures numériques et énergétiques.

Dans quel état se trouvent les relations du ministère avec les opérateurs des télécommunications?

Le ministère travaille étroitement avec les opérateurs de télécommunications et nous entretenons de très bonnes relations avec eux.

La bonne marche du développement numérique et de la transformation digitale est très fortement liée à une collaboration étroite avec les opérateurs de Télécommunica- tions et vice versa.

Il est indispensable qu’en tant que partenaires techniques et stratégiques l’on puisse travailler dans un climat de confiance et avec un esprit gagnant-gagnant.

Dans ce sens, nous nous efforçons de mettre en place un écosystème dont l’objectif est de permettre d’effacer autant que possible la fracture numérique, et ce en mettant en place des concertations pour améliorer l’accessibilité quant à la connectivité.

Il est primordial de s’attaquer au désenclavement au niveau des infrastructures dans les régions rurales, mais également à l’exclusion des populations.

La transformation digitale n’est pas une option et un terrain d’entente satisfaisant pour tous les acteurs devra être trouvé. Il ne faut pas oublier que le Ministère et les opérateurs téléphoniques ont les mêmes «clients»: Madagascar et sa population.

Les problèmes de paiement des bourses d’étudiant et les salaires du personnel technique et administratif des universités ontils été résolus?

La digitalisation des bourses fait appel à plusieurs acteurs : les Universités, qui sous l’égide du MESUPRES fournissent sont garants de la véracité des informations s’agissant des étudiants bénéficiaires de ces bourses d’étude.

La Présidence de la République, grâce au programme de digitalisation des bourses, valide l’adéquation entre la liste fournie par le MESUPRES et le montant total à décaisser.

Le MEF transfère l’argent vers l’établissement en charge du paiement qui est ici la Paositra Malagasy (PAOMA) qui, je le rappelle, est un organisme rattaché au ministère mais jouit de son statut d’exploitant public postal et est donc autonome financièrement.

Enfin, le MNDPT assure d’une part la coordination entre ces différents acteurs et se charge de la mise en production de la plateforme numérique de traitement des bourses. Le MNDPT assure également un soutien technique au MESUPRES quant aux actions de Data Cleaning des données de bourses.

Il y a en effet eu quelques problèmes dans l’exécution du processus de digitalisation des bourses pour cette première année scolaire. Ces erreurs ont été à l’origine de désagréments que je regrette. Ces désagréments concernent moins de 4% des étudiants boursiers malgaches sur 95 000 étudiants en 2021.

Aujourd’hui, nous capitalisons sur ces erreurs pour rectifier le tir et améliorer le processus à mettre en œuvre pour la rentrée qui vient. Ces améliorations devraient résoudre tous les problèmes rencontrés jusqu’à présent afin que cette digitalisation soit effective et efficiente. Une des difficultés majeures de cette année universitaire passée est le fait que nous avions eu des promotions de bacheliers qui se sont chevauchés à cause de la covid19, cela a rendu notre tâche encore plus ardue.

La digitalisation des salaires des enseignants quant à elle fait partie d’une phase II dont la livraison est prévue courant 2023. Nous nous attelons dans un premier temps à la finalisation de la gestion du cycle de vie administratif et universitaire des étudiants sur une plateforme unique.

En ce qui concerne les économies réalisées quant au programme de digitalisation des bourses et des salaires du personnel administratif et technique (PAT) des universités, la loi de finances 2021 avait annoncé 47 milliards pour la bourse contre 28 milliards effectivement payés.

Pour les PAT, 46 milliards annoncés contre 31 milliards payés.

L’État a donc réalisé une économie de plus de 34 milliards d’ariary rien que sur une année.

La Banque postale a été évoquée. Où en êtes-vous sur ce projet?

La création de la Banque postale a été validée par le conseil des ministres du 18 mai 2022. Nous sommes en cours de finalisation de la définition du modèle cible c’est-à-dire la structure juridique, la composition capitalistique (qui doit rester à 100% à l’Etat Malagasy) et la structure financière. Nous finalisons également la définition de la structure opérationnelle : quels effectifs, quelles compétences, quel système informatique (Core Banking System) etc.

Nous envisageons de finaliser cette première phase avant la fin de cette année.

Elle sera évidemment présentée et validée au nouveau conseil d’administration de la PAOMA qui vient d’être mis en place (l’an cien CA n’étant plus valide depuis 2016). Quoiqu’il en soit, la banque postale sera normalement opérationnelle en 2023 (en tant que IMF et EME).

La Poste souffre-t-elle de la concurrence du numérique au point de diversifier ses activités?

La Paositra Malagasy considère déjà le numérique comme une opportunité de transformation.

Les innovations du numérique dans le domaine des courriers, des transports et de la distribution sont très nombreuses et les exemples n’en manquent pas: Amazon, Alibaba, Tencent, etc.

Bien évidemment, tous ces aspects appellent à une révision du business model de la Paositra Malagasy et un changement de paradigme pour ses collaborateurs car nos concurrents proviennent de tous les horizons (groupes nationaux et internationaux) et d’autres acteurs dans l’informel pour le cas des taxis brousses.

Le statut qui régit la Paositra Malagasy date de 1993, il est par conséquent vital de se transformer. Et ne perdons pas de vue que la PAOMA possède un réel potentiel de croissance de par son réseau de plus de 250 agences sur le territoire national.

Notre principal défi est la gestion du changement auprès des 1.900 collaborateurs de la PAOMA et il n’est pas facile de le faire à l’échelle du pays mais nous sommes optimistes pour la réussite de cette transformation.

Les tensions sociales avec le personnel de la Paositra Malagasy sont-elles apaisées?

En Juillet 2021, il y a eu en effet une grève générale au sein de la Paositra Malagasy et du Ministère. Ces grèves portaient entre autres sur une rumeur de privatisation de la Paositra Malagasy. Comme je viens de l’évoquer plus haut, il n’est ici pas question de privatiser l’un de nos fleurons nationaux.

Depuis mon arrivée à la tête de ce ministère, je ne cesse d’inclure dans tous les projets, l’ensemble de nos collaborateurs dans les échanges (aussi bien au sein du ministère mais également des organismes rattachés comme l’ARTEC, la PAOMA ou l’UGD) et à tous les échelons.

Aujourd’hui, nous pouvons dire que la confiance règne entre le ministre et l’ensemble du personnel.

À quand l’inauguration officielle du beau bureau de la Poste à Antaninarenina?

Quand la Banque Postale sera opérationnelle.

 

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