Chronique

Les « vrais » pauvres

Qu’auriez-vous fait à ma place, éclater de rire ou hurler de rage ? « Père Pedro, nous voudrions vous associer à notre réflexion visant à déployer une méthode d’identification des vrais pauvres de Madagascar. » Telle était la proposition m’invitant à rencontrer des experts d’une grande institution internationale. Ceux-ci souhaitaient aborder cette question avec des personnes engagées dans la lutte contre la pauvreté par visioconférence depuis les États-Unis ! Voilà le type de propositions qui nous tombent régulièrement dessus (…) Une heure fut nécessaire rien que pour définir le profil d’un expert qui viendrait sur place. Les palabres ont continué pour définir quel salaire allait lui être versé, de quelle nationalité il devait être… Cela entraîna aussi des discussions sans fin. Au bout du compte, l’homme sur l’écran finit par trancher : « Écoutez, c’est nous qui payons. Nous choisirons donc celui qui mènera cette étude. » Depuis, aucune nouvelle.

Identifier les « vrais » pauvres, quelle idée ! Et qui sont donc les « faux » ? Ceux qui n’ont pas d’enfant à charge ? Ou qui ont 1,01 dollar pour vivre chaque jour ? Ou encore ceux qui possèdent une terre ? Mais une fois le toit de leur maison arraché par le passage d’un cyclone, sont-ils relégués au rang de « vrais » pauvres ? Il faudra sûrement alors organiser une nouvelle réunion en visioconférence, à moins qu’un colloque tout entier ne soit nécessaire pour identifier cette nouvelle catégorie ! Travail sans fin, donc inutile.

Pour inaugurer un « Atelier national sur la Protection Sociale » nous n’avons pas échappé à cette règle. La salle de réunion de l’Hôtel Hilton, en plein centre de la capitale, nous a accueillis durant trois jours. L’expert y est allé de ses invocations habituelles, et nous, de nos plaintes et griefs. Une sorte de dialogue de sourds qui en a fait exploser quelques-uns à bout de patience, y compris moi. « Nous sommes fatigués de vos enquêtes qui ne font que répéter ce que nous connaissons depuis quinze ans. Avant d’écrire et d’interroger, monsieur, contentez-vous d’abord d’observer. À cent mètres d’ici, la pénurie crève les yeux. Alors ouvrez l’œil au lieu de nous rabâcher toujours la même litanie. »

Il a piqué du nez, fouillé nerveusement dans ses documents. Il n’en menait pas large, attendant qu’un de ses collègues trouve une réplique. J’ai continué, poli, bien que bouillonnant de colère : « Les pauvres sont partout. Mais peut-être n’êtes-vous pas prêts à voir la misère, ce fléau qui apparemment vous passionne tant ? »

Père Pedro in Combattant de l’espérance (2005)

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