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Professeur Marcellin Andriantseheno – « Revivre la vie d’avant ou vivre une autre vie? »

Le  professeur  Marcellin  Andriantseheno,  fondateur du  parti  Tafajiaby.

Dans sa dernière intervention télévisée de dimanche, le président de la République Andry Rajoelina a laissé entendre qu’il a déjà des idées pour l’après coronavirus sur le plan économique. Le professeur Marcellin Andriantseheno, spécialiste des maladies psychiatriques et fondateur du parti « Tafajiaby » élague quelques pistes de réflexion.

Comment le monde va-t-il réagir face à la grande récession économique engendrée par la pandémie ?

La survenue brutale, inattendue du Sarscov 2 met à l’épreuve l’économie mondiale. Pour les pays riches liés au couple consommation-production, il se pose un dilemme douloureux : sauver l’économie et sacrifier le peuple, ou vice-versa? Pour les pays pauvres, le problème se pose autrement: comment affronter des lendemains difficiles, avec une économie déjà précaire? Pour tous les pays, le prix Nobel d’économie Esther Duflo recommande l’injection par les États d’un maximum de ressources dans l’économie, pour la booster et éviter que la récession ne se transforme en dépression (« c’est le moment keynésien par excellence », dit-elle, c’est-à-dire l’interventionnisme de l’État tous azimuts et c’est dans cette op tique que l’Union Européenne va injecter 750 millions d’euros pour les opérations de relance économique. Mais les mesures, e t les moyens de le faire sont- ils superposables pour les riches et les pays pauvres?

Spécialement pour Madagascar comment va se présenter le schéma du mécanisme de sauvetage ?

En ce qui concerne Madagascar il faut savoir qu’il existe trois types de société, selon le concept durkheimien. Une société de type mécanique, formée par le « peuple profond », essentiellement paysanne, délaissée depuis la colonisation jusqu’à nos jours, enclavée, enfermée dans ses traditions, non informée, exclue du circuit économique, n’ayant pas d’accès aux fruits de la soi-disant croissance. C’est pourtant vers elle que les actions doivent s’orienter, pour résoudre le problème chronique d insécurité alimentaire. Il faut lui doter des terres, de l’eau, des semences, des micro-finances (type « Grameenbanks »); il faut la mécaniser, la sécuriser (encadrement par les anciens « bérets verts »), la désenclaver (fonctionnalisation du génie militaire), de manière à revaloriser la fonction rurale, et à favoriser l’exode urbain.

Une société de type anomique, constituant les migrants déracinés, constituant les petits métiers informels, échappant à la comptabilisation économique, mettant en péril la société car génératrice de crimes, d’addictions diverses, de sociopathes. C’est le moment où jamais de les regrouper en petites entreprises formelles, en leur apportant un complément de formations, d’équipements, et de microfinancements.

En fin une société de type organique (constituée par les élites et les cadres moyens).

Elle forme une mince frange de la population, mais elle détient la majeure partie de l’économie et des fruits de la croissance. C’est elle qui se vautre dans le luxe agressif, et provoque la haine renfermée, anti-cohésion, du reste de la population. C’est cette frange- là qui doit réapprendre à vivre l’essentiel, et faire taire le superflu.

Vos déductions à partir de ces trois schémas ?

De toute façon, les mesures économiques traditionnelles doivent être améliorées.

À court terme: positiver la balance de paiement (diminution des importations de luxe, rapatriement des avoirs licites et illicites, maîtrise de la corruption…), renforcer les divers agents économiques (entreprises, particuliers, paysans), fonctionnaliser les « fokonolona » et les pôles intégrés de croissance, mettre en place de vraies banques de développement, accélérer l’adéquation formation-emploi. À moyen terme, une question se pose: faut-il revenir au monde tel qu’il était avant l’arrivée du coronavirus? Ou bien le repenser? C’est maintenant que s’applique une des définitions de l’économie: « accomplir des désirs illimités, avec des moyens limités »; autrement dit, il faut faire un choix sur le mode de vie futur. Car l’économie n’es t qu’un moyen, celui d’atteindre des objectifs que nous nous fixons. Pour Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix, la reconstruction doit être sociale et écologique, pour éviter une catastrophe, qui pourrait être bien pire que l’actuelle.

Pour Madagascar, il est plus facile de s’orienter vers d’autres formes d’économie, endogène, solidaire, circulaire, qui permettront de tester la viabilité de la notion de « fihavanana », fièrement exhibée comme une spécificité malagasy. De toute façon il serait illusoire d’obtenir des résultats probants, sans une cohésion sociale, sans la participation de tous, autour des valeurs directrices incarnées par un icône.

Vous avez déjà évoqué la fragilité chronique du contexte global à Madagascar. La Grande Île espérera-t-elle encore des appuis extérieurs pour sa reconstruction étant donné que l’économie de ses partenaires traditionnels est aussi fortement impactée par cette pandémie ?

Il est évident que dans un contexte de récession à grande échelle, Madagascar et ses partenaires traditionnels doivent adapter leur façon de collaborer, pour rentabiliser au maximum leurs intérêts réciproques. Du côté malgache, l’inventaire et la gestion sans tricheries ou complaisance de tout son patrimoine et de ses richesses, avec une complète transparence, diminueront les pratiques malveillantes de corruption, de népotisme et d’appropriation personnelle illicite des biens publics, par les gouvernants. De l’autre côté, les bailleurs de fonds doivent adopter un contrôle plus strict de l’utilisation des fonds alloués, et refuser tout financement superflu ou incongru par rapport au projet présenté.

En parlant de reconstruction nationale à l’image de ce que vous venez d’expliquer, quelles réformes en profondeur faut-il opérer en guise de mesure d’accompagnement?

La reconstruction nationale doit reconsidérer le rapport vertical (les idées de développement doivent émaner de la base, et non imposées d’en haut comme auparavant) et horizontal (coordination plus serrée entre les différents secteurs productifs, collaboration publique-privée) pour la réalisation de projets complexes. Les structures redondantes seront supprimées. Deux entités de base seront les piliers de cette réforme: l’administration et l’éducation. Le « fokonolona » sera la cellule-clé de l’Administration décentralisée : il faut formaliser son assise et renforcer son rôle dans le recensement démographique et le contrôle de la circulation des individus (lutte contre l’insécurité, et contre les fraudes électorales). Le « fokonolona » constitue aussi le meilleur gardien des richesses (mines, bois précieux, bovidés … L’éducation est la deuxième entité-clé, car le programme actuel, encore inspiré du modèle colonial ne permet pas de former des citoyens responsables, leaders, créateurs, innovateurs, et employables. Les réformes dans ce domaine sont fondamentales: revalorisation de la fonction enseignante, octroi de bourses sur des bases plus académiques, caution des emprunts estudiantins auprès des banques, par l’État.

Peut-on imaginer un remodelage du système des relations internationales post-covid? La crise économique du covid a révélé la fragilité de la mondialisation tactique, presque forcée. On sent à travers les agissements de ceux- là même qui l’ont initié (Brexit, défections de Donald Trump), un désir de revenir au nationalisme. Pour les pays africains, dont Madagascar la recherche de relations préférentielles, bi ou multilatérales mutuellement avantageuses, dénuées de préjugés constituerait une bonne option. Dans un certain nombre de cas, elle permettrait de régler de manière globale des litiges de droit international, de géopolitique, et d’intérêt stratégique ou économique.

1 commentaire

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  • il faut que……il faut que……!!!!cela fait 60 ans que le pays se réfugie dans le « il faut que » mais les réalités de la vie de tous les jours en sont toutes autres ….