Chronique

Métaphore Tranozozoro

Je suis bien à Antananarivo. Avec, en visuel direct, pas moins de sept clochers. Le temple d’Amparibe (FJKM calviniste), le Memorial Church d’Ambatonakanga (FJKM), Ambatovinaky (FLM luthérien), la cathédrale Andohalo (EKAR catholique), l’autre Memorial Church d’Ambonin’Ampamarinana (FJKM), le temple d’Anatirova, le temple d’Ankadilalana (une obédience Réformée séparatiste).
Le temple du Rova, dont la fondation avait été scellée par la Reine Ranavalona II elle-même, le mardi 20 juillet 1869, a un statut spécial depuis son inauguration du 8 avril 1880. La «profession de foi», prononcée en cette occasion par le Premier Ministre Rainilaiarivony, qui s’était converti voilà peu au christianisme, a été rapportée dans Ten Years’ Review (1870-1880, pp.119-123). Françoise Raison-Jourde, dans son volumineux ouvrage («Bible et pouvoir à Madagascar au XIXème siècle. Invention d’une identité chrétienne et création de l’État», Karthala, 1991, 834 pages), a identifié chez la Reine Ranavalona II et le Premier Ministre Rainilaiarivony une volonté d’instaurer une église «nationale», affranchie du monitorat des missionnaires britanniques de la LMS (London Missionary Society).
Quant au temple d’Ankadilalana, il est né d’une scission au sein du temple de Mahamasina-Atsimo : les paroissiens qui choisirent de suivre un pasteur radié, demandèrent «protection» à «Tranozozoro». Ankadilalana nous servira donc de passerelle à évoquer une dissidence remarquable dans le protestantisme tananarivien du 19ème siècle : le schisme historique au sein du temple Antsampanimahazo, ancien nom de l’église-mère Tranovato Ambatonakanga et qui sera à l’origine de Tranozozoro : «Une dissidence protestante malgache : l’Église Tranozozoro» (cf. Simon Ayache et Charles Richard, in Omaly sy Anio, n°7-8, 1978, pp.133-180).
Comme le soulignent Simon Ayache et Charles Richard, «avant les soldats menalamba de 1896, avant les médecins et intellectuels VVS de 1915, avant les publicistes de la Ligue pour l’accession des indigènes de Madagascar aux droits de citoyens français de 1929» (…) «la dissidence éclate en 1893, au sein de la communauté protestante la plus ancienne et la plus prestigieuse d’Antananarivo, la Tranovato d’Ambatonakanga» (pp. 133-137).
«Ambohitsimiankina», sobriquet originellement péjoratif qui deviendra son label d’indépendance, qualifia d’abord la Tranozozoro (Tranobiriky à partir de 1900) «première manifestation de fierté malgache». La sécession est partie, le dimanche 8 octobre 1893, de la fermeture d’Antsampanimahazo, décidée par les missionnaires britanniques : «En fermant le temple, le dimanche 8 octobre 1893, les missionnaires anglais signifiaient à tous que la Tranovato, construite sur l’initiative d’Ellis, grâce à des fonds anglais, était bien la propriété de la L.M.S.» (Ayache, p.146). Beaucoup de Chrétiens malgaches suivirent le pasteur Rajaonary (mort en 1901) qui s’était opposé frontalement au révérend Matthews.
En 1893, le révérend Trotter Thomas Matthews, pasteur d’Antsampanimahazo, s’écrie : «Je ne suis pas venu ici pour être jugé par des Malgaches !». En février 1904, le pasteur J. Bianquis, chef de la MPF (Mission Protestante Française), se plaignait au général Gallieni des événements survenus à Ambohitantely : «Pendant quarante minutes, cinq citoyens français ont pu être traités impunément de la manière la plus injurieuse par une bande de forcenés, au milieu d’une assemblée de plus de 500 indigènes». En 1928, lors de la rupture FFMA-Tranozozoro, le pasteur Gustave Mondain de la MPF écrivait au Gouverneur Général : «Il y a le plus grand intérêt à rappeler les indigènes au respect des Européens». Le visage du missionnaire bienveillant, de sa collaboration fraternelle avec les pasteurs malgaches et de sa généreuse humanité envers les paroissiens malgaches, prend une vilaine griffure avec l’histoire de Tranozozoro. La méfiance des missionnaires à l’encontre des chefs religieux généralement issus des grandes familles de la royauté, allait également éclater dans cette affaire qui fut d’abord celle d’Antsampanimahazo-Ambatonakanga avant, en définitive, de se résoudre dans Tranozozoro. Enfin, il n’est pas anodin que les nationalistes malgaches du 20ème siècle soient tous, quasi-exclusivement, issus des églises protestantes : peut-être y a-t-il un peu de «Tranozozoro» dans chaque temple protestant…
Chaque dissidence, désormais, se réclamera de «Tranozozoro». Ainsi de l’affaire d’Ambohitantely, commencée en 1903-1904 et résolue seulement en 1907. Celle d’Ankadidambo. Après celle de Mahamasina-Atsimo. En 1928, rompant une deuxième fois avec la Mission, «Tranozozoro» fera des émules à Toamasina (1929, contre la MPF), à Ambohimahamanina (1929, contre la FFMA), à Analakely (contre la LMS) qui est même fermé le 22 mars 1929.
Dès sa création, le 1er avril 1894, l’affaire de la «Fiangonana Malagasy Zanaky ny Baiboly» (Tranozozoro) révéla une dimension psychologique, religieuse, politique. Se dessina à ce moment, la ligne de fracture entre la mentalité des missionnaires étrangers et celle des fidèles malgaches.
Les fidèles savent-ils suffisamment leur propre histoire ? Savent-ils que le pasteur Émile Rajohnson (1889-1948) de la Tranozozoro les avaient invités à «ressembler à ces canons d’Andohalo : bien que renversés, ils embrassent encore la terre qu’ils chérissent» ? Savent-ils la tradition originelle congrégationiste, celle de la LMS en 1831 fidèle à l’église primitive, et la lutte qui l’oppose au presbytérianisme ou à l’épiscopalisme ? Savent-ils qu’en 1862, après la mort de Ranavalona 1ère, les missionnaires britanniques durent composer avec des Chrétiens malgaches fortifiés par les persécutions et qui ont fait l’expérience de l’autonomie sans les missionnaires ?
On n’a peut-être pas suffisamment enseigné et tiré les enseignements du discours que le pasteur Rabary (1864-1947) prononça à Tranozozoro le samedi 14 avril 1914, et qui fut pourtant publié dans Teny Soa (septembre-octobre 1914) : «en se détachant des Étrangers, de leur temple de pierre (vato vazaha), l’humble argile malgache (tanimanga malagasy) a sans doute montré ses faiblesses. Mais, la Tranozozoro s’est ressaisie passant au stade supérieur de la maison de brique (biriky tanimanga)». Avant d’aller plus loin encore, vers l’éternité de la pierre. Nous étions à la veille de l’affaire VVS (Vy Vato Sakelika) et 32 ans avant la naissance du MDRM (Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache).

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