Laconisme

Derrière le masque du rire

Quand on se penche sur la perception actuelle de la vie, un fait éclate de par son évidence irrécusable, un fait contemporain tellement flagrant qu’apporter des preuves serait inutile : la vie s’affirme essentiellement par sa présence et par ses activités sur le monde virtuel, le déversoir de nos sentiments et de nos combats.

Sur Facebook, quand un « ami » sort un statut, on peut, d’un simple clic, exprimer le sentiment que le post inspire en nous : l’amour, la tristesse, l’étonnement, la colère et… l’hilarité. Le bouton « Ha ha » et ses possibles conséquences, une des plus évidentes marques de l’effectivité de ce transfert entre les deux mondes.

Cette chronique est inspirée du film Joker (T. Phillips, 2019), 122 minutes de démons­tration de l’ambiguïté du rire. Arthur Fleck, un clown raté et futur Némésis de Batman, a un problème psychique qui s’extério­rise par un rire qu’il ne peut interrompre. Un rire et un sourire permanent présents dans les rares moments de joie mais aussi (et surtout) pendant les dures séquences de souffrance. Le rire n’exprime alors aucune joie.

« Le comique est un des plus clairs signes sataniques de l’homme », écrivait Charles Baudelaire dans ses Curiosités esthétiques (1868). Rire c’est trahir « sa violence » et « sa misère » intérieures. Quand le Joker s’esclaffe, il met à mal une idée reçue aussi vieille que le monde car le rire du Joker dévoile une portion de l’essence du rire qui n’est pas toujours l’émanation de la joie de vivre, de la bonne humeur,…

Ainsi retrouvons-nous le livre phare (pour ceux qui n’ont aucun atome crochu avec la philosophie) d’Henri Bergson intitulé tout simplement Le Rire (1900). « L’insensi­bilité accompagne d’ordinaire le rire ». Faire rire exige « une anesthésie momentanée du cœur ». Condition qui signifie également le renoncement à notre humanité.
C’est ainsi que le Joker, après être arrivé à la conclusion que sa vie n’était qu’une triste comédie, devient la créature inhumaine qui fera la joie des fans du Chevalier Noir. En troquant son costume humain contre le masque du clown cruel, le Joker devient ce que Bergson décrit comme « du mécanique plaqué sur du vivant » : le rire exile l’homme de son humanité.

A-t-on alors, inconsciemment, compris ce côté inhumain bien dissimulé par le côté lumineux du rire, quand la réaction « Ha ha », souvent cliquée sans véritable étirement de nos muscles zygomatiques, suscite des réactions aussi ambiguës que la nature du rire ?

Nos photos de profil, semble-t-il, ne sont jamais épargnées par l’ornement de cette émoticône du rire. Notre vie serait-elle également une vaste comédie ? Arthur Fleck n’est-il qu’un échantillon représentatif de toute l’humanité, cette grande communauté où chacun est donc un Joker en puissance ?

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