Premier marché bovin de Madagascar, Tsiroanomandidy est une commune de soixante mille habitants s’étendant sur 52 km². Avec ses quatre mille cinq cents têtes de bovidés recensées pour six cents éleveurs, et le passage hebdomadaire de huit cents zébus, la commune est assez prospère grâce aux ristournes, redevances et impôts fonciers. Environ deux millions d’ariary par semaine rentrent dans les caisses de la ville grâce à l’activité bovine. Des formations sont d’ailleurs proposées par la mairie pour que les habitants se tournent vers l’élevage et l’agriculture, mais la peur des dahalo règne. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’exode rural s’est amplifié, la population doublant en dix ans ! À l’avenir, le maire Mananjara Jaona Razafindredohy souhaite développer les énergies renouvelables pour attirer les entreprises dans la région et fournir des emplois à la population. En attendant, des centaines d’artisans fourmillent dans les rues animées du centre-ville. [caption id="attachment_69937" align="alignleft" width="434"]
La mairie tente de structurer la profession.[/caption]
Tireur de cyclo-pousse - Pousser pour vivre
Albert Rakotonivina Sitraka, 22 ans, tireur de cyclo-pousse depuis deux mois à Tsiroanomandidy, rêve d’une autre vie. Son métier lui permet de subvenir à ses besoins tout en économisant. Mais non sans difficultés.
Levé aux aurores, Albert est sur les starting blocs dès 5 h du matin. Petit agriculteur, il a commencé à conduire son cyclo-pousse il y a deux mois après plusieurs petits boulots, dans l’espoir de devenir un jour un agriculteur à part entière avec son propre terrain. Ses revenus l’obligent à suivre ces deux activités quotidiennement pour pouvoir manger à sa faim. « C’est difficile mais il faut de l’argent pour vivre », soupire-t-il.
Les journées sont longues pour le jeune cycliste. Il pédale de l’aube à midi et doit ensuite s’occuper de son potager, indispensable à sa survie. Arrivé vers 15 h 30, il reprend son service jusqu’à 19 h environ.
Pour sa première journée de travail, il a eu droit à son baptême du feu, une course de 4 km qui lui a rapporté 2 000 ariary. Bilan : trois jours de douleurs dans les jambes. « Maintenant avec l’habitude, sourit le jeune homme, c’est plus facile. »
Solidarité
La course coûte minimum 500 ariary et les meilleures journées de travail, « quand on fait beaucoup d’efforts », rapportent environ 10 000 ariary nets. Albert a en outre dû payer pour pratiquer son métier. Le permis de conduire pousse-pousse et la location du véhicule sont à ses frais. Le permis passe par une formation d’une demi-journée, soit 2 500 ariary, et pour la location de son cyclo-pousse, il doit verser tous les jours 3 500 ariary au propriétaire.
Rares sont ceux qui disposent de leur propre carrosse car le coût total de fabrication est de 600 000 ariary. La construction d’un cyclo-pousse passe par la soudure d’un vélo avec un pousse-pousse artisanal.
La licence d’exploitation et les frais de réparations (pneus et mécanisme de la chaîne en tête le plus souvent) sont toutefois pris en charge par le propriétaire. Mais si le chauffeur est contrôlé par les forces de l’ordre et qu’il n’a pas de licence, ou qu’il ne respecte pas le code de la route, le cyclo-pousse est directement confisqué et envoyé à la fourrière. Le chauffeur ne récupère son véhicule qu’en payant une amende de 2 500 ariary qui augmente pour chaque jour supplémentaire.
Aujourd’hui, selon le maire de la commune, « il y a trop de pousse-pousse ». avec 1 500 véhicules, il est difficile de gagner sa vie. Néanmoins, ce n’est pas l’esprit de concurrence qui règne entre ces humbles cyclo-travailleurs mais celui de la solidarité.
Raphaël Rousselet
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Les décortiqueries constituent un pan important de l’économie de Tsiroanomandidy.[/caption]
Décortiquerie - L’héritier du paddy
À deux pas du collège, des ouvriers s’affairent autour d’un gros camion Mercedes qu’ils sont en train de charger. D’autres s’activent à peser les sacs de riz sortis de l’entrepôt. Nous sommes à la décortiquerie Mikajy, une petite entreprise familiale, implantée depuis trente ans maintenant à Tsiroanomandidy, la capitale du Bongolava.
En savates et jogging, Mickaël Razafiniarivo, fils du gérant, garde un œil attentif sur les activités autour de cette ruche qu’il est chargé de superviser, aujourd’hui. À un peu plus de 20 ans, ce jeune étudiant de l’Institut supérieur de la communication, des affaires et du management (ISCAM), connaît toutes les ficelles du métier. Chaque année, il passe quelques semaines de vacances à la décortiquerie de son père, fondée par son grand-père, où il a tout appris. C’est lui qui nous fait visiter les locaux et répond à nos questions.
La rizerie Mikajy, « l’une des plus grandes de Tsiroanomandidy », traite quotidiennement vingt à trente tonnes de paddy pour produire en moyenne quinze à vingt-et-une tonnes de riz. « Une bonne performance par rapport aux autres », souligne Mickaël Razafiniarivo, non sans glisser fièrement : « Nous concevons et fabriquons nous-mêmes nos machines ». Dix-huit salariés travaillent de manière permanente à la décortiquerie ainsi que des employés saisonniers qui collectent le paddy dans les régions environnantes.
Le Bongolava est l’une des plus grandes zones productrices de riz de la Grande île et la concurrence est rude. « Il peut arriver que les paysans avec lesquels nous traitons habituellement vendent leurs produits à d’autres collecteurs qui sont prêts à acheter plus cher leur paddy », confie Mickaël. « Ils ne se rendent pas toujours compte que ces gens vont parfois jusqu’à tricher sur les poids pour faire le maximum de bénéfices », poursuit-il.
Mais les problèmes d’énergie restent la plus grande difficulté à laquelle la rizerie fait face. « Lorsque le courant est coupé à cause du délestage, parce que la Jirama n’a pas les moyens d’acheter le carburants pour ses centrales, nous arrêtons de tourner, souligne le jeune homme. Et nous enregistrons des pertes sèches ».
Mais les obstacles n’ont pas empêché la famille Razafiniarivo de continuer l’aventure dans le Bongolava. La rizerie Mikajy destine principalement ses produits aux marchés tananarivien et tamatavien, mais en exporte également quelques tonnes vers les îles voisines, les Comores et Mayotte. Elle aurait aimé en exporter davantage, « mais les taxes exigées par les douanes sont élevées », estime le fils du gérant. Malgré tout, Mickaël croit en l’avenir de la rizerie Mikajy. Il héritera un jour de l’entreprise familiale, et on le sent prêt à prendre la relève pour la diriger plus tard.
Faranah Payet
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Marinah espère faire partie des 40-50% des candidats réussissant leur bacc, chaque année.[/caption] Futurs bacheliers - Marinah et Victorien à la conquête de leur avenir Tout juste sortie de son épreuve de malagache, Marinah Famomezamtsoa, 20 ans et candidate au bacc D, est rêveuse. La jeune fille, vêtue d'une jolie robe à col Claudine, se voit déjà à l'Université d'Antananarivo : « J'aimerais faire médecine, pour devenir pédiatre ». Pour décompresser, la lycéenne se prélasse au bord de l'eau verte émeraude de l'unique piscine de Tsiroanomandidy, où elle vient souvent le week-end avec ses copines. Victorien Ratahianjanahary, 23 ans et candidat en série A2, est lui encore posté devant les portes du lycée privé. Malgré son jogging qui lui donne un air décontracté, il n'est pas très serein. Son épreuve de sciences physiques ne s'est pas très bien passée. C'est un littéraire ; lui, ce qui le fait rêver, c'est le tourisme : « J'aimerais devenir guide pour faire connaître ma région et le parc national de Bemaraha ». Il rêve aussi de pousser les portes d’une faculté de la capitale. Tous les deux font partie des 184 700 aspirants au précieux sésame, inscrits cette année à Madagascar. [caption id="attachment_69940" align="alignright" width="263"]
Fils de paysan, Victorien aimerait devenir guide touristique après le bacc.[/caption] La famille comme moteur Pour Victorien, fils de paysan, obtenir son diplôme est primordial. Il est le seul de sa fratrie à faire des études, ses quatre frères travaillent dans la rizière familiale. Ses parents auraient préféré le voir gendarme mais à ses yeux, il n'en est pas question. Il sait depuis longtemps ce qu'il veut : apprendre le français et l'anglais. Après une longue dispute et devant sa détermination, ils ont finalement cédé. Sa mère l'a même accompagné jusqu'aux épreuves, à 70 km de chez eux, pour qu'il passe son bac plus sereinement. Selon lui, « ce n'est pas une honte d'être paysan » mais il aspire à davantage. Le jeune homme, timide mais ambitieux, confie qu'il veut aider sa famille « au maximum, pour qu'elle ne manque plus jamais de quoi que ce soit ». Marinah, quant à elle, vit non loin de la ville. Son père est chauffeur de cyclopousse et sa mère institutrice. Elle est fille unique et suit déjà une classe préparatoire à l'Institut de formation paramédicale de Tsiroanomandidy. Tout comme Victorien, partir dans la grande ville pour étudier ne lui fait pas peur : ils ont de la famille là-bas pour les accueillir. Cependant, les deux futurs bacheliers veulent retourner là où ils ont grandi à la fin de leurs études. « J'aimerais vivre et travailler près de chez mes parents », projette Marinah. La famille est le moteur des deux étudiants : plus que pour leur ambition personnelle, tous les deux espèrent aller à l'Université pour rendre fiers leurs proches. En s'accrochant comme ils le font aux études secondaires, Marinah et Victorien représentent pour Madagascar ce que eux aimeraient avoir à tout prix : un avenir.
Virginie Coent
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Hely Andriamamonjiarisoa, l’un des nombreux bijoutiers de la ville de Tsiroanomandidy .[/caption] Bijouterie - L’argent du labeur Sept jours sur sept, Hely Andriamamonjiarisoa confectionne des bijoux. Enclavée entre deux maisons, sa petite boutique est séparée en deux parties : sur le devant, les vitrines, et juste derrière, l’espace de confection des ornements. Adossé à l’établi, Hely lime, polit et façonne à la main ses bijoux. Présent depuis 5 h du matin, il est à l’ouvrage sur une bague en argent commencée il y a deux jours. Parmi ses outils, il ne quittera son atelier avant 18 h. La matière première, principalement l’argent, provient de fournisseurs africains, à 5 000 ariary le gramme. Sans cesse affairé, Hely nous propose d’abord de repasser l’après-midi, mais finit par se prendre au jeu des questions et nous laisse pénétrer dans la petite pièce. Il a commencé le métier il y a quinze ans. D’abord à Antananarivo, puis dans cette petite échoppe de la rue Tsaralalana à Tsiroanomandidy, depuis neuf ans. Il s’est découvert une vraie passion pour la joaillerie : « J’ai fait deux ans d’études pour apprendre le métier avant de me lancer ». Âgé de 37 ans, Hely a réussi à façonner sa vie autour de son entreprise. Il est aujourd’hui père de quatre enfants. Selon ses dires, ils prendront les rênes de la bijouterie lorsqu’ils seront grands. « La grande commence à se faire la main sur des petits bijoux ». L’artisan est aussi le chef de son entreprise qui fait vivre quatre personnes, dont une en apprentissage. « Il a débuté sa formation depuis un an, et sera prêt dans deux ans », précise Hely. Car dans le domaine de la bijouterie, la patience est d’or, en l’occurrence ici d’argent : « Il faut deux jours pour réaliser une bague, et un jour pour un bracelet. Tout cela s’apprend ». Grâce à cette organisation, l’entreprise prospère et compte de nombreux clients. Hely évoque des acheteurs surtout locaux, mais également venus d’autres horizons, comme cette Européenne de l’Alliance française. Les principales commandes du magasin sont des bagues de fiançailles. L’orfèvre parle d’un revenu net de 2,5 millions ariary par mois. De quoi faire vivre sa petite famille confortablement.