Chronique

La question de Dostoïevski

L a Russie avait été exclue du G8 après l’annexion de la Crimée, en 2014. Mais, cette mise en exclusion de la Russie n’incommode pas outre mesure le Chef de l’État russe Vladimir Poutine qui assume clairement le statut de grande puissance de son pays : ne laisser personne s’immiscer dans ses affaires intérieures, mener sa politique extérieure à l’aune des seuls intérêts bien compris de la Russie.

On a connu des pays mis au bande la communauté internationale traités comme moins que rien. Là, cinq jours avant la réunion du G7 à Biarritz, dans le Sud-Ouest de la France, Vladimir Poutine était reçu officiellement par son homologue français Émmanuel Macron.

Et le discours du Président français rendait abondamment hommage à la grandeur de la Russie, légitimant involontairement la posture arrogante de Vladimir Poutine. Celui-ci n’a rien cédé sur la Crimée et on attend plutôt l’ouverture de la part du nouveau président ukrainien ; le successeur des Tsars ne quémande pas un retour au sein du G8, mais c’est cependant bien lui qu’on déclare incontournable et c’est le président français qui souhaite que la Russie retrouve sa place ; Vladimir Poutine n’avait rien cédé sur la Syrie et c’est bien pourtant la Russie qui se retrouve en arbitre dans un conflit devenu régional.

Vladimir Poutine, ce n’est pas un vulgaire Bachar el-assad qu’on se permettrait de bombarder ou de tenter de déboulonner quitte à armer les islamistes les plus fanatiques qui en ont profité pour saccager tout ce qui était culturel sur leur passage, et dont le terrorisme génocidaire a ouvert les portes de l’Europe à un million de Moyen-Orientaux, ce que n’avaient pas réussi Soliman le Magnifique et ses successeurs : par deux fois, en 1529 et en 1683, les troupes ottomanes avaient été stoppées in extremis devant les remparts de Vienne, la très catholique capitale du Saint-Empire Romain Germanique, la dernière résistance victorieuse libérant la Hongrie d’un siècle d’occupation et refoulant les Turcs loin du coeur de l’Europe.

Après le général de Gaulle et son «de l’Atlantique à l’Oural», voilà Émmanuel Macron qui célèbre une Europe «de Lisbonne à Vladivostock» pour mieux associer la Russie à l’Europe. Retenons cette citation de Fiodor Dostoïevski (1821-1881) dans son roman «L’Adolescent», telle que l’a restituée sputniknews : «Chaque Français peut servir, non seulement sa chère France mais aussi l’humanité, uniquement à la condition de rester français au plus haut degré, il en est de même pour l’Anglais et pour l’Allemand. Seul le Russe, même à notre époque, c’est-à-dire bien avant que ne soit fait le bilan universel, a reçu déjà la capacité de devenir russe au plus haut degré, seulement quand précisément il est au plus haut degré européen (…). En France, je suis Français, avec les Allemands – allemand, avec les Grecs anciens – grec, et par là même, je suis un vrai Russe et suis au plus haut degré utile à la Russie car j’expose sa pensée primordiale». Une autre variante : «Chaque Français peut servir non seulement la France, mais même l’humanité, à condition qu’il reste le plus français ; également – anglais et allemand. Un seul, le Russe a déjà la capacité de devenir le plus russe au moment où il est le plus européen. C’est notre différence nationale la plus significative parmi tout le monde… Je suis en France, français, avec allemand-allemand, avec ancien grec-grec, et donc presque russe. Ainsi, je suis un vrai Russe et le Russe sert le plus, parce qu’il est ce qu’il est d’abord»… Sujet de philo au bacc. Les conseillers du président français, mais il en est bien capable lui-même, ont déniché une réflexion mystérieuse dans l’avant-dernier des cinq grands romans de Dostoïevski, qui est aussi le moins connu.

La Russie est sans doute un peu européenne : est-elle pour autant occidentale surtout si l’Occident était essentiellement atlantiste ? Madagascar partage un plateau continental sous-marin avec l’afrique : la Grande île est-elle pour autant africaine ? La réponse est à emprunter dans cette autre réflexion de Dostoïevski : «Ils savent à propos de la Russie (et de Madagascar) que des personnes, et même des Russes (et même des Malgaches) y vivent, mais quel genre de personnes ? Cela reste un mystère, même si, en passant, les Européens sont certains de leur existence depuis longtemps». Question subsidiaire : «quelle est notre différence nationale la plus significative parmi tout le monde» ?

Commenter

Ce formulaire recueille votre nom et adresse e-mail afin que nous puissions valider votre commentaire. Veuillez consulter notre politique de confidentalité afin de prendre connaissance sur la façon dont nous protégeons vos informations.
Je consens à ce que L'Express de Madagascar collecte mon nom et email..

Cliquez pour commenter