Chronique

Rendez-vous à Antsirabe

Antsirabe et Stavanger sont jumelées depuis 1989. Mais, si pour atteindre Antsirabe la «Ville d’Eaux» ou le «Vichy malgache», il ne reste plus guère que la RN7 depuis la disparition des trains (mais l’étrange apparition du logo d’Air Madagascar sur un site comme antsirabe-tourisme.com), Stavanger, avec son Musée norvégien du pétrole, cite étrangement la facilité de la liaison maritime avec l’Angleterre depuis une centaine d’années avant d’évoquer le rail intérieur ou son aéroport local.

C’est grâce à l’action des missionnaires de la NMS (Norwegian Missionary Society) que Stavanger et Antsirabe sont villes jumelles. La ville norvégienne abrite les archives de la Mission norvégienne dont une importante «Section Madagascar» renferme le fonds documentaire dit «Vig-Valen», des noms de Lars Vig (1845-1913), qui vécut dans le Vakinankaratra (Masinandraina) de 1875 à 1902, et son collègue Arne Walen (1844-1906) dont le petit-fils découvrit les anciens cahiers, rédigés entre 1880 et 1900 également à Masinandraina, et en fit don aux NMS Arkiv en 2002.
81 enfants et 73 adultes : 154 missionnaires norvégiens et des membres leur famille, étaient mortes et enterrées à Madagascar, entre 1867 et 1994. Aucune autre mission, sauf la London Missionary Society en 1820, qui avait «sacrifié» au «Général paludisme» le missionnaire Thomas Bevan, sa femme et leur enfant ainsi que la femme et l’enfant de l’autre missionnaire David Jones, n’aura autant donné au service de l’évangélisation à Madagascar.
C’est en août 1866 que la NMS débuta sa mission en terre malgache avec l’arrivée de John Engh (1833-1900) et Nils Nilsen (1834-1923), accompagnés de leur fiancée respective Johanne Mathilde Abel (1843-1921) et Inger Ommundsen (1845-1921). En décembre 1867, le troisième arrivé, Martinius Borgen (1834-1915), s’établissait à Betafo, alors capitale du Vakinankaratra. En 1869, ce dernier fondait la station de Masinandraina, près d’Antsirabe avant d’épouser la missionnaire Martha Nikoline Hirsch (1843-1918). Une autre femme, Johanne Christiane Wang (1836-1924), épouse de Christian Borchgrevink (1841-1919), ouvrit en 1872 un foyer pour jeunes filles. Je me demande si mon arrière-grand-mère, au double prénoms norvégiens «Engel Margrethe», avait fréquenté ce foyer, elle dont le beau-père figure parmi les fondateurs du temple alors LMS d’Ambohidratrimo.

C’est grâce aux missionnaires norvégiens si «Sirabe» est sorti de l’anonymat parce que l’administration royale d’Antananarivo avait établi la capitale du Vakinankaratra dans le fief seigneurial de Betafo. À la une d’un numéro du Norsk Missionstidende, c’est bien ce nom de Sirabe (gros sel) qui était cité en septembre 1881. En 1872, Torkild Guttormsen Rosaas (1841-1913) s’établit à Antsirabe dont il découvrit la vertu thérapeutique des sources thermales : il bâtit un établissement balnéaire qui allait faire la renommée de l’agglomération, décidant le général Galliéni à en faire le chef-lieu de la région, en 1903. L’Hôtel des Thermes, «Grand Hôtel», «Hôtel Terminus», deviendra un lieu emblématique d’Antsirabe.
Les Norvégiens m’ont toujours impressionné par leur maîtrise parfaite de la langue malgache. Tradition établie depuis l’époque des premiers missionnaires et qu’illustrent les écrits aussi bien en malgache ou français et norvégien de ceux qui ont beaucoup étudié la Culture, les Coutumes, la Langue malgaches : Lars Dahle (1843-1925), Otto Christian Dahl (1903-1995), Ludwig Munthe (1920-2002)…Depuis, l’Église luthérienne malgache et la Mission norvégienne se sont associées pour faire de l’ancienne école norvégienne d’Antsirabe un centre de dialogue des deux Cultures, «Lovasoa 4C».

Des archives entreposées à Isoraka (Antananarivo), 300.000 pages ont été microfilmées par le missionnaire «zanatany» Nils Kristian Hoimyr et rapatriées à Antsirabe. Il était finalement légitime qu’elles garnissent la future grande bibliothèque d’une souhaitable Faculté des Humanités d’Antsirabe que laisse préluder le futur Symposium de l’Interculturalité (26 et 27 novembre 2019).

Ville attachante, Antsirabe m’imprègne de souvenirs éclectiques : le Mess (Centre d’accueil) et son escalier monumental qui mène aujourd’hui à des chambres qui ont, disons, gardé le charme rustique d’antan ; les allées de la Maison de Retraite où, enfants, nous cherchions notre équilibre à vélo avant de nous écraser immanquablement dans les massifs d’azalées ; le plafond bas et la salle obscure de l’alors incontournable restaurant Leung Hine (Razafimamonjy) ; les chevauchées crispées avant l’inévitable photo-souvenir faussement détendue dans un Parc de l’Est qui était encore un vrai parc ; les visites documentaires chez Star, Cotona, Fifamanor, Mélia ou le centre des sourds-muets : Tiko n’existait pas encore ; les eaux thermales du kiosque de Sahatsiho, sur l’ancienne route vers la Capitale ; les belles architectures dans le quartier en damier et ses rues à angles droits ; les bonnes soeurs de l’Avé Maria et le renfermé caractéristique des gens en cloître ; la tante à Antanivao, les oncles à Manandona, le cratère de Tritriva, le club nautique d’Andraikiba…

«Vonjeo aho fa kiba», lâcha mon Paternel quand il glissa maladroitement sur les galets d’un rivage qui, subitement, se dérobait. De surprise, il avait retrouvé les mots de la légende. Celle de l’époux bigame qui, lassé des jérémiades de la première épouse qui n’avait pas enfanté, défia ses deux femmes de traverser le lac à la nage pour mériter l’exclusivité. La première épouse, plus âgée, se fatigua au milieu du lac et s’y noya. «Kiba», que je ne retrouve pas dans mes dictionnaires familiers, mais que le «Firaketana» reconnaît avec le sens de «fatigué». Une autre version le donne cependant pour «noyé». Dans les deux cas, le lac s’appelle bel et bien Andrai-kiba.
Plus loin qu’Andraikiba, plus difficile d’accès, et surtout plus mystérieusement inquiétant, le lac de cratère Tritriva où se suicidèrent les amants contrariés d’une autre légende. Un phénomène de syphon y piège des nageurs inexpérimentés ce qui donne lieu à toutes sortes de mythes que se colportent les nombreux visiteurs, surtout depuis qu’Andraikiba est devenu moins un lac qu’un cloaque.

Le pèlerinage d’Antsirabe fait étape à Ambatolampy et son Rendez-Vous (avec les cuisses de nymphe) des Pêcheurs (d’écrevisses). Un rendez-vous que la nostalgie embellit : ses chaises Thonet, ses nappes à carreaux, sa carte qu’on connaît par coeur. Surtout quand on n’y commande que deux plats et toujours le même dessert. Rendez-Vous.

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