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Chronique

Trauma et Catharsis

Le football est futile, mais pas insignifiant. Impossible d’être insignifiant quand on brasse des millions d’euros en droits télévisés, d’autres millions de dollars en merchan­dising, des milliards encore d’ariary en salaire des joueurs. Et, derrière le business, il y a des passions violentes miraculeusement canalisées, qui trouvent heureusement là à s’épancher, se conjurer, s’épuiser. Inoffensivement.

Nos parents avaient connu les Grundig, Telefunken ou Blaupunkt. Pour ma génération, le «Made in Germany» fut surtout la Bundesliga des années 1980, époque du come-back d’un Beckenbauer revenu du Cosmos de New York et qui finissait doucement (mais victorieusement) sa carrière au SV Hambourg. Presque sans transition, les faibles performances de l’AS SaintMichel d’Amparibe firent place (définitivement) au parcours du Bayern de Munich, et dans la foulée, de l’Allemagne version 1982.

Le premier France-Football, que j’ai acheté (d’occasion), et que j’ai conservé depuis, avait titré «Le Vainqueur incon­testé d’une compétition incontestable», après le sacre européen des Rummenigge, Schumacher, Hrubesch à l’Euro 1980. Passion mémoire, passion collector.

Le traumatisme d’une défaite se console dans la réécriture d’après-match. Qu’il est doux, par exemple, de convoquer les souvenirs heureux d’anciennes campagnes victorieuses après la parenthèse de déconvenues d’une Mannschaft enchaînée dans l’immobilisme d’un coach incapable de se renouveler après le titre mondial de 2014.

Sans le savoir, les fans pressentent la dimension extraordinai­rement humaine d’un simple match de football: un Allemagne-Angleterre ou un Allemagne-Hollande n’est jamais anodin. S’y mêlent rivalités sportives actuelles et résurgence contemporaine de vieux malentendus historiques qu’attisent à souhait les faiseurs d’émotions.

Le face-à-face, à 1m88, d’un Buchwald et d’un Van Breukelen rejoue indéfiniment l’occupation allemande d’un territoire neutre des Pays-Bas de 1940 à 1945, entre résistance civile batave et Panzerdivision de volontaires néerlandais. Cousins éloignés également qu’Allemands et Anglais, les Saxons d’Allemagne ayant migré dans les îles britanniques treize siècles avant que les Hanovre allemands ne deviennent rois d’Angleterre. Même un Allemagne-France semble un éternel replay d’une querelle jamais vidée depuis Sedan 1870, et qu’a ravivée Séville 1982.

L’Europe a inventé le football pour prolonger «pacifique­ment» la guerre: luttes dynastiques, querelles religieuses, ou disputes frontalières. L’UEFA s’ingénie à épuiser la logique du Congrès de Vienne de 1815. De l’Atlantique à l’Oural, et même au-delà jusqu’à la mer Noire ou le lac de Tibériade, les produits dérivés aux couleurs du club ou d’une fédération ont remplacé les objets contondants aux armes d’un seigneur ou d’une dictature.

Désormais, le chauvinisme est grimage, chants ou pleurs, dans les tribunes. Le monde sera reconnaissant au football d’avoir transformé les nations belliqueuses en ces armées en maillots de toutes les couleurs, sauf celles de l’uniforme.

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