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Changement climatique – Le monde au seuil du point de non-retour

La déforestation accentuée par la sécheresse est dramatique.

« Madagascar est le premier pays au monde à expérimenter la faim due au réchauffement de la planète » selon les Nations Unies. L’empreinte climatique de la Grande île est infime, pourtant, elle est actuellement l’une des premières victimes du changement climatique. La COP 26 de Glasgow sera ainsi l’occasion pour la délégation malgache de se faire entendre. Une conférence décisive pour l’avenir de Madagascar et des Malgaches.

À Ambovombe, dans l’Androy, la température peut actuellement atteindre 39°C à l’ombre, selon Baomiavotse Vahinala Raharinirina, ministre de l’Environnement et du Développement durable (MEDD). D’après ses explications, si l’on se projette suivant le scénario « Business as usual », l’on risque d’être confronté, d’ici quelques années, à une hausse de température pouvant aller jusqu’à 5°C à 7°C. « Nos compatriotes du Sud seraient alors obligés de vivre sous une chaleur de 46°C», alerte-t-elle. Comme le soutient la Directrice du Programme alimentaire mondial (PAM) pour le Sud de l’Afrique, et que Constantin Grund, Représentant résident de la Friedrich Ebert Stiftung (FES) à Madagascar n’a pas manqué de soulever, « ces gens n’ont contribué en rien au changement climatique et ils en supportent l’entier fardeau à l’heure actuelle ». Une note pour signifier à quel point la problématique du changement climatique va au-delà des frontières et à quel point combien « le multilatéralisme » est important. « La lutte contre le changement climatique, dans son essence est une lutte mondiale vu que les émissions carbone ne connaissent pas les frontières», déclare Constantin Grund durant le lancement de l’atelier de préparation pour la participation de Madagascar à la 26e Conférence des Parties, au titre de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement climatique (CCNUCC), le 29 juin. Avant de rajouter : « Il est urgent de renverser la tendance vu que Madagascar subit de plein fouet les conséquences du changement climatique alors qu’elle n’y a pratiquement pas contribué. »

Responsabilité partagée

«  La lutte contre les changements climatiques est un défi mondial auquel la contribution et l’engagement de tous est souhaitable, pour les pays en développement, mais surtout pour les pays développés, historiquement responsable du changement climatique», déclare la ministre de l’EDD. Elle a, en effet, appelé à une prise de respon­sabilité de tous les acteurs par rapport à la situation qui prévaut actuellement à Madagas­car, notamment dans le Sud, prin­cipal témoin, sur la scène mondiale, des impacts du réchauffement climatique dans les Pays moins avancés. Outre les effets de l’évolution du mode de production et de consommation au niveau mondial, Baomiavotse Vahinala Raharinirina a attiré l’attention sur les origines de cette situation au niveau national, « le premier kere dans le Sud étant survenu en 1932 ». L’admi­nistration coloniale d’antan est l’une des responsables de la situation actuelle du Sud, selon la ministre, en ayant initié la destruction des forêts de cette zone à cette époque. «Nous sommes-nous déjà posés cette question par rapport à la prise de responsabilité de cette administration coloniale face à la situation actuelle de l’Androy » a-t-elle soulevé. D’autant plus que l’économie malgache se base sur des secteurs vulnérables au changement climatique, favorisant ainsi la pauvreté et les sinistres dus à ses impacts.

Perte de l’humanité

Le Groupe Inter gouverne­mental sur l’Évolution du Climat (GIEC) décrit, dans son projet de rapport pour 2022, «une humanité qui court à sa perte » selon la ministre. Les scientifiques ont, en effet, toujours alerté par rapport à la nécessité de maintenir le niveau du réchauffement climatique en-dessous de 1,5°C. Au-delà de ce seuil, les impacts seront « irréversibles » autant en termes d’alimentation, d’eau, d’habitat, etc., et le changement climatique deviendra « incontrôlable  ». Ce rapport se résumerait ainsi en cinq chiffres. « Il y a 40% de risques que la température mondiale moyenne annuelle soit temporairement supérieure de 1,5°C par rapport au niveau préindustriel au cours de l’une au moins des cinq prochaines années, soit entre 2021 et 2025 ». « Le GIEC estime qu’avec un réchauffement supérieur à 2°C, 130 millions de personnes pourraient tomber dans la pauvreté extrême d’ici 2030, 400 millions de personnes seront confrontées à des pénuries d’eau avec un réchauffement limité à +2°C et 420 millions de personnes de plus seront menacées par des canicules extrêmes ». Raisons pour lesquelles Antonio Guterres, Secrétaire général des Nations Unies a appelé les États à « abandonner les combustibles fossiles comme source d’énergie et les pays développés à honorer leurs promesses de financement climatique pour aider ceux en développement, notamment en matière d’adaptation».

Un plaidoyer décisif

La participation de Madagas­car à la COP 26 de novembre, constituera un tournant décisif pour les actions en faveur de l’atténuation des impacts des changements ainsi que celles préconisant l’adaptation. Comme le souligne la ministre de l’EDD, « en ratifiant l’Accord de Paris en 2016, et par la soumission de ses Contributions déterminées au niveau national (CDN) en 2015, Madagas­- car préconise des actions d’adaptation qui seront menées d’ici 2030 ainsi que des mesures d’atténuation pour les secteurs émetteurs de gaz à effet de serre (GES). Dans ce sens, Madagascar vise une réduction de l’ordre de 30 MtéqCO2 (millions de tonnes d’équivalents en dioxyde de carbone) de ses émissions de GES, soit 14% par rapport au scénario « business as usual » (BAU), et une augmentation des absorptions du secteur ‘Utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie’ (UTCATF) qui sont de l’ordre de 61 MtéqCO2 en 2030, soit 32% par rapport au scénario BAU. » La COP 26 constitue ainsi le « dernier espoir de maintenir l’augmentation des températures en dessous de 1,5°C ». Ce sera l’occasion pour la délégation malgache de convaincre le monde au fait que « Madagascar est un bijou à protéger et un Eden écologique dont la préservation doit être considérée à la hauteur de ses enjeux au niveau de cet espace multilatéral ».

D’après le Représentant résident de la FES à Madagascar, « pour le cas de Madagascar, il serait particulièrement opportun d’insister sur les pertes et dommages » à Glasgow. La volonté des acteurs, notamment politique, de mener des actions de plaidoyer qui pourront aboutir à une meilleure considération de la nécessité de préserver l’écosystème malgache semble être au beau fixe. Néanmoins, la dimension multilatérale du changement climatique fait que tous, acteurs œuvrant dans le domaine ou simples citoyens, demeurent dans l’expectative en ce qui concerne l’aboutissement des démarches. La valeur de la biodiversité malgache arrivera-telle alors à rivaliser avec les intérêts des grands pays industrialisés et pollueurs ?

Les feux de brousse sont un fléau qui dure plusieurs décennies.

Baomiavotse Vahinala Raharinina – « Nous n’avons que cinq ans pour inverser la tendance…»

Le Global Forest Watch, Madagascar a perdu 3,63 millions d’hectares de couverture forestière de 2001 à 2018. Et rien qu’en 2017, cette perte se chiffrait à un record mondial de 510 000 ha. Une situation qui est plus qu’alarmante étant donnée la faible performance de la Grande île dans la restauration de cette couverture. « Madagasikara rakotr’ala » est toutefois le crédo actuel de l’État en ce qui concerne l’environnement et tous les efforts vont dans ce sens. La ministre de l’Environnement et du Développement durable, Baomiavotse Vahinala Raharinirina, nous en dresse le topo.

Pour Madagascar, quels sont les grands chantiers du secteur Environnement en général  à l’heure actuelle?

Le plus important c’est l’axe «Madagasikara rakotr’ala». Dans ce cadre, il y a le reboisement, la refores­tation, la restauration, la conservation, les mangroves, la lutte contre les feux… Ce qui est également important, c’est tout ce qui est centre de tri et de traitement des déchets. Nous en avons mis en place trois à Toamasina I, à Antsiranana II et à Antananarivo-Avaradrano. C’est une innovation et un projet très important pour le Président. Il s’y est personnellement investi. Et puis en ce qui concerne la gouver­nance, nous avons l’assainissement des trafics de ressources naturelles et la campagne tolérance zéro. Le projet Ceinture verte fait également partie des grands chantiers du régime. Ce projet constitue une réponse environnementale aux problèmes du Sud du pays. Il consistera notamment à reverdir l’Androy qui subit de plein fouet les impacts de la désertification, de la sècheresse, mais aussi de la dégradation des terres. Dans un premier temps, ce projet s’activera dans la production, la plantation et l’entretien des plantes utiles pour répondre aux besoins écologiques et socioéconomiques de la région. L’objectif étant de stabiliser 16 559 hectares de dunes et instaurer 151 km de brise-vents suivant le littoral. Ce, afin de protéger les zones agricoles et réduire les effets néfastes du changement climatique.

Par rapport à ces chantiers, quels sont, selon vous, les grands défis?

Le grand défi c’est vraiment de pouvoir transformer le secteur environnement pour inverser la tendance. Il nous faut mobiliser tout le monde parce que c’est ce qui a manqué ces trente quarante dernières années. Nous avons plein d’acteurs dans l’environnement, mais ils travaillent isolément. Aujourd’hui, nous sommes vraiment en phase d’adopter une nouvelle démarche. Nous donnons le cap et les partenaires se mettent à ramer dans la même direction que le MEDD. Mais le plus grand défi est surtout de faire de l’environnement une cause nationale et que tout le monde prenne conscience que nous n’avons pas vraiment le choix et qu’il faut absolument, dans les cinq années à venir, inverser la tendance. Car il est question de vulnérabilité climatique et de durabilité de tous les projets.

En tant qu’acteur dans l’environ­nement, en particulier en tant que ministre de l’Environnement, pensez-vous que nous arriverons vraiment à mobiliser les citoyens malgaches autour de cette problématique de l’environnement ?

Personnellement, si j’ai accepté ce poste, c’est parce que pour moi c’est un impératif. Nous n’avons plus le choix et cela fait partie de mon contrat-programme. Je suis très optimiste parce que je vois un très grand changement. Ne serait-ce que sur le reboisement, l’esprit a changé. Pas plus tard que vendredi, j’ai vu les statistiques. En 2017, nous étions à 4500 ha de surfaces reboisées. En 2020, nous avons pu reboiser 45 003 ha. Et cette année, les prévisions sont de 75 000 ha. Pourtant, de janvier à juin, nous avons déjà pu reboiser plus de 66 173,56 ha dont 58 464,9 ha terrestre et 7 708,63 ha de mangroves.

Il y a aussi un énorme changement dans la gestion du feu. L’année dernière, nous avons bataillé dur au mois d’avril. Là, nous sommes au mois de juin et le nombre de points de feux a baissé. Pour ce qui est des comités de lutte contre les feux, nous n’avons jamais eu autant d’adhésions. Alors, oui, je crois qu’il y a vraiment une prise de conscience qui est réelle. Et il faut croire que la nature nous le rappelle quotidiennement aussi, s’il l’on ne prend que le cas dans le Sud ou encore l’actuel problème d’eau dans la capitale, à Fianarantsoa et dans plusieurs autres grandes villes. Les gens commencent à se rendre compte que le manque d’eau est avant tout lié à la déforestation massive, et que nous avons tout décimé. Nous n’avons même plus autant de bassins versants qu’avant.

Maintenant pour la suite, c’est le challenge du ministère et c’est un challenge personnel aussi pour moi. Il faut que cette adhésion se poursuive et que cela nous mène à une vraie transformation. Oui, le discours qu’on fait est que nous n’avons que cinq ans, pas plus. Tout le monde le sait quasiment, et nous avons très peu de résistance là-dessus.

À Sydney, en 2014, Madagascar s’est engagé à tripler la surface de ses aires protégées marines. Où en sommes-nous actuellement ?

On vient de lancer cette année, un projet qui nous permet de matérialiser et de rendre opérationnelle l’engage­ment de Madagascar à Sydney. Nous nous étions engagés à multiplier par trois la surface des aires protégées marines. Nous étions à 800 000 ha au moment de la déclaration de Sydney, là nous sommes à un million et quelques hectares.

Dans ce projet, nous prévoyons que dans les quatre années à venir, nous aurons réalisé la moitié des engagements. En revanche, en ce qui concerne les aires protégées terrestres, nous avons dépassé nos engagements depuis longtemps. Maintenant, l’idée est de maintenir les aires protégées et le défi le plus important est de faire en sorte que ces aires protégées puissent concrètement contribuer au développement sur le territoire et réussissent à conserver les services éco-systémiques tels que l’eau. C’est un défi quotidien. Car même si nous avons atteint l’engagement par rapport à la surface, il est maintenant question de faire en sorte que cela soit rentable. Moins de 5% de nos aires protégées sont rentables, le reste est vraiment déficitaire. C’est un gouffre financier pour le ministère, mais aussi pour les Partenaires techniques et financiers qui nous appuient.

Il y a souvent un empiètement du foncier et des mines sur l’environnement. Y-a-il des engagements ou des actions interministérielles qui visent à préserver l’environnement dans ce cadre, surtout les aires protégées ?

Nous avons un code des aires protégées qui est très clair. Les extensions minières, les extensions agricoles etc., sont interdites. Et entraver ce code est sanctionné d’une amende allant de 500 millions à un milliard d’ariary. Dans les faits, nous avons souvent des conflits non pas par rapport au ministère des mines, mais par rapport à des intrusions illicites. Et dans ces cas-là, nous n’avons d’autres choix que de faire venir les militaires. Par contre, en dehors des aires protégées c’est des choses qui se négocient et c’est vraiment un choix social.

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