Chronique

Au stylo rouge

Marcel Pagnol (né en 1895) raconte comment son père écrivait «magnifiquement». C’est pourtant vrai que les gens d’avant avaient une belle écriture. On peut encore l’admirer sur les fiches administratives d’un grand-père chef de canton : l’encre passée et le papier jauni n’ont affadi ni l’élégance du trait de calame, ni la régularité à arrondir la panse sans laisser bâiller le contre-poinçon, ni la délicatesse à éviter de baver le délié ou la ligature. Bref, la sainte maîtrise bureaucratique du ductus d’avant azerty.
Le temps que sa mère dépose Pagnol le jeune à son pupitre, dans la classe de son père, Joseph avait eu le temps de calligraphier «La maman a puni son petit garçon qui n’était pas sage». Mais, tandis que son père «arrondissait un admirable point final», le jeune Marcel se récria : «Non ! Ce n’est pas vrai !»
S’ensuit un aparté familial entre le père-instituteur et son fils-précoce.
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Maman ne m’a pas puni ! Tu n’as pas bien écrit !
– Qui t’a dit qu’on t’avait puni ?
– C’est écrit.
La suprise lui coupa la parole un moment :
– Voyons, voyons, est-ce que tu sais lire ?
– Oui.
– Voyons, voyons…
– Eh bien, lis.
Marcel lut la phrase à haute voix. Alors, son père alla prendre un abécédaire et Marcel lut sans difficulté plusieurs pages. «Je crois, écrit-il, qu’il eut ce jour-là la plus grande joie, la plus grande fierté de sa vie».
Le père de Marcel utilisait un bambou pour pointer une lettre, un mot, sur le tableau noir. J’en ai un cuisant souvenir, non pas tant au mollet, mais à l’amour-propre. Comme tel chef de classe présomptueux au point de choisir lui-même minutieusement le plus beau spécimen (bien noueux) dans la cour des parents, à le scier proprement sans les bavures qui eussent fait des «somisika» et s’en aller avec cet équipement au Collège sans s’attendre à inaugurer la séance de schlague.
À une lointaine époque, l’actuelle rue entre le Lycée Ampefiloha et l’alors Hilton n’était qu’une fondrière à ornières, piège parfait pour faire rebondir une berline pressée, Mercedes 220 type W115 de 1970 (non, je ne l’ai pas su sur le moment, mais en feuilletant Auto-Plus-Classiques), dont j’ai curieusement gardé le souvenir du saut de cabri. À cette époque donc, on devait sans doute me déposer dans la classe de ma mère qui était «prof». Je n’ai pas trop souvenir de ce que je pouvais bien faire dans cette classe des «grands», au-dessus du logement du proviseur du Lycée. Peut-être le vague souvenir d’avoir été interrogé un jour, faute de bonne réponse sur l’une et l’autre colonne. Et la joie vaniteuse d’un fils-de à s’être montré à la hauteur.
L’autre jour, mais c’est bien cet épisode pourtant qui inspira cette Chronique, en intégrant ce jury du concours «Ma thèse en 180 secondes», on me remit un stylo rouge. Dans notre imaginaire, le stylo rouge, c’était celui de la maîtresse (les maîtres étaient rares dans nos petites classes), celui des profs. La confirmation officielle, dûment signée par le Président de l’Université, ne me fit pas autant d’effet que ce stylo rouge. Le rouge correcteur, le rouge supérieur, le rouge du pouvoir.
Ce pouvoir-là, je l’avais déjà eu entre index, pouce et majeur, devant le petit tas que formaient les copies des élèves de ma mère. Cependant dûment briefé sur le quotidien compliqué des gosses du CEG Tsimbazaza, je m’étais appliqué à être indulgent. Mais, il y a trente-cinq ans, comme l’autre mercredi, le stylo rouge n’a pas loisir à se prendre pour un crayon, lequel peut revenir sur sa décision : la première impression est toujours la bonne.
Je saurai plus tard que je ne fus pas le seul enfant de prof à avoir exercé le pouvoir du stylo rouge sur les copies d’élèves guère plus jeunes que nous. J’espère pour eux, pour tous, qu’ils ont réussi à passer haut le nivellement par le bas du MINISEB de la deuxième République. De la sévérité légendaire de ma mère prof de français (je ne corrigeais pas l’espagnol), je ne sais si ses anciens élèves se rappelleraient d’elle aujourd’hui, 75 ans. Une, si ! Elle-même prof, plus exactement Maître de conférences, en Géographie.
L’éducation débute à la maison. À commencer par la mère. Celle qui murmure les premiers mots de la langue justement maternelle. Elle tisse là des liens qui sont appelés à être rompus. Suprême déchirure, elle nous apprend ce premier pas d’un long voyage qui nous affranchit et nous éloigne. La mienne m’aura équipé : beaucoup le français, guère l’espagnol, surtout des outils pour la vie.

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